L’Union européenne en désintégration ?

Tensions Est-Ouest

d'Lëtzebuerger Land vom 02.03.2018

Après le casse-tête du Brexit l’Union européenne (UE) se trouve confrontée à un autre défi : une tendance de désintégration en Europe centrale et orientale. En 2004, l’UE avait ouvert les portes à dix nouveaux membres situés dans l’ancien bloc communiste. Un mouvement d’intégration qui s’est achevé avec l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007, suivie par la Croatie en 2013. Mais, depuis quelques années, les démons du passé se sont à nouveau réveillés. L’État de droit est mis en cause de Varsovie à Bucarest en passant par Budapest. « Le Brexit a été un choc pour tous, mais des pays membres comme la Pologne sont perçus à Bruxelles comme un danger plus important pour la cohésion européenne », daclarait la commissaire polonaise au Marché intérieur et à l’Industrie,
Elzbieta Bienkowska, le 8 septembre 2017.

C’est dans ce contexte de plus en plus tendu entre l’Ouest et l’Est de l’Europe qu’a eu lieu un Conseil européen le 24 février. L’Europe occidentale chercher une stratégie pour pousser les pays de l’Europe centrale à respecter l’État de droit. Les dérapages les plus sévères ont eu lieu en Pologne où le parti de droite Droit et Justice a gagné quarante pour cent des suffrages en 2015, ouvrant la voie à des politiques conservatrices de plus en plus en désaccord avec les valeurs européennes. La presse d’opposition a été muselée et des soi-disant réformes de la justice ont limité drastiquement l’indépendance des magistrats. « Les réformes judiciaire en Pologne signifient que la justice est désormais sous le contrôle de la majorité au pouvoir, a indiqué la Commission européenne dans un communiqué de presse rendu public le 20 décembre 2017. En absence d’indépendance judiciaire, de graves questions ont été soulevées quant à l’application du droit européen. »

Le même jour, Bruxelles a pris la décision d’activer pour la première fois l’article 7 du Traité européen de Lisbonne à l’encontre de la Pologne. Surnommé « l’option nucléaire » cet article permet la suspension du droit de vote de Varsovie au Conseil européen, à condition qu’il soit voté à l’unanimité par les autres 26 membres de l’UE. La Pologne dispose de trois mois pour adopter les recommandations de la Commission, mais elle s’y refuse. « La Pologne ne cédera à aucun chantage de la part de l’Union européenne, avait déclaré la Première ministre de l’époque Beata Szydlo. Nous ne participerons pas à la folie des élites bruxelloises. » Le son de cloche des discours antieuropéens frappe aussi plus à l’Est, dans la Hongrie voisine dirigée depuis 2010 par le Premier ministre ultranationaliste Viktor Orban. « Celui qui attaque la Pologne attaque toute l’Europe centrale, a-t-il déclaré aussitôt après la décision de Bruxelles. C’est l’intérêt de la nation hongroise d’être solidaire des Polonais et de faire en sorte qu’aucune sanction de l’UE ne puisse aboutir contre eux. »

Viktor Orban s’oppose aussi farouchement aux politiques européennes sur l’immigration et, à l’instar de ses voisins polonais, a lui aussi muselé la presse d’opposition et restreint le pouvoir des magistrats. « La politique migratoire européenne ne fonctionne pas, c’est un échec spectaculaire, a affirmé Viktor Orban le 3 janvier après avoir reçu à Budapest le nouveau Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki. Il est clair que les peuples européens ne veulent pas d’immigration, même si plusieurs dirigeants continuent à promouvoir cette politique qui a échoué. »

Encore plus à l’Est, en Roumanie, on retrouve la même guerre entre les hommes politiques et les magistrats. Le 22 février, le ministre de la Justice Tudorel Toader a demandé la démission de Laura Codruta Kovesi, la cheffe du Parquet national anticorruption, qui a envoyé derrière les barreaux des centaines d’hommes politiques de haut rang. L’attaque du ministre de la Justice contre les procureurs anticorruption remet en question l’État de droit en Roumanie et inquiète Bruxelles. « Nous assistons à une attaque contre la justice, a déclaré Laura Codruta Kovesi. Il s’agit de mettre à genoux l’État roumain et à humilier ses citoyens. Je n’ai aucune raison de démissionner, j’ai toujours respecté la loi. » Un point de vue qui est partagé par le chef de l’État, le libéral d’origine allemande Klaus Iohannis et dernier rempart contre les dérapages antidémocratiques du gouvernement social-démocrate.

À l’Ouest de l’Europe, on réfléchit déjà à des moyens pour sanctionner les excès antidémocratiques des pays de l’Europe centrale et orientale. La commissaire européenne à la Justice, la Tchèque Vera Jourova, a annoncé le 24 janvier qu’elle s’est vue confier la mission de proposer un projet sur la nécessité de respecter l’État de droit pour pouvoir bénéficier de financements européens dans le cadre du prochain budget de l’UE 2021-2027. « Il serait de bon sens de suspendre le versement de certains fonds quand des gens ne respectent pas les règles de base que sont nos valeurs », a déclaré le Président français Emmanuel Macron lors du dernier Conseil européen. Une idée qui gagne rapidement du terrain en Europe de l’Ouest.

Mirel Bran
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