Photographie

Foire aux images

d'Lëtzebuerger Land vom 27.09.2019

Le petit monde de la photographie contemporaine européenne avait rendez-vous à Amsterdam le week-end passé, où le festival Unseen battait son plein trois jours durant sur le lieu d’une ancienne usine (la Westergasfabriek), au milieu d’un parc. Un site exceptionnel, instagrammable à souhait, et qui plus est bordé de soleil, chose qu’on n’attend pas forcément à Amsterdam fin septembre. C’est la huitième édition de ce festival focalisé principalement sur la découverte (d’où le nom) liée à l’image et toutes ses déclinaisons, à travers des activités typiques d’un festival (des expositions, des conférences, un prix découverte, un dummy award, etc.) mais aussi et surtout une foire et un marché du livre photographique, tous deux à la fois florissants et centres névralgiques qui attiraient la majorité de la foule ne se dorant pas la pilule sur l’herbe en sirotant une Heineken.

Si la notion même de foire ne convoque pas spécialement les pensées les plus agréables (quelques clichés en vrac : galeristes faussement polis à l’attitude hautaine, élitisme pseudo-artistique, aspect commercial fortement mis en avant, ambiance lisse et feutrée, surabondance d’images) et n’est pas vraiment l’endroit où on rêve de passer une demi-journée d’été indien, Unseen arrive à rendre cette foire intéressante en ne proposant que des travaux récents (l’organisation a un droit de regard sur les artistes présentés par les galeries) voire des exclusivités: pas moins de 80 travaux sont en effet montrés pour la première fois. On pointe aussi une volonté de diversité (plus de quarante pour cent de photographes féminines) et d’ouverture évidentes, en témoigne la présence de 19 nouvelles galeries sur 53, y compris deux galeries iraniennes, une ghanéenne, une indienne, quelques sud-américaines et asiatiques, permettant de réellement découvrir quelque chose de frais et différent dans un monde dominé par le regard blanc, masculin et occidental.

Parmi les artistes remarqués, on pointera l’américaine Dana Lixenberg (lauréate du prestigieux prix Deutsche Börse en 2017) et un rare travail en couleur sur la minorité afro-américaine dérivé de sa série « Imperial Courts », l’indien Bharat Sikka et son portrait en couches successives de son père, l’allemande Kata Geibl et sa série très mélancolique There is nothing new under the sun montrée par la galerie hongroise Supermarket, ou encore le travail visuellement très graphique du couple finno-suédois Inka & Niclas Lindergård autour de la stylisation du paysage. Les (peu nombreuses) expositions produites par le festival nous ont par contre laissé sur notre faim de par leur petite taille et leur caractère peu poussé. Quand on est habitué aux grandioses expositions proposées aux Rencontres d’Arles, parfois d’une profondeur impressionnante, la proposition d’Unseen pâlit en comparaison. Ce sera sans doute un chantier pour Marina Paulenka, la jeune nouvelle directrice artistique du festival connue pour son rendez-vous défricheur Organ Vida à Zagreb, même si on ne fut pas vraiment convaincu non plus par l’exposition de Tabita Rezaire dont elle est commissaire.

Le marché du livre photo est lui aussi un des points d’accroche d’Unseen, une concentration impressionnante de 70 éditeurs indépendants balayant tout le spectre de la photographie contemporaine. Moins de surprise de ce côté du parc, puisque le petit marché ressemble à ce qu’on peut voir ailleurs (Arles, Offprint, Polycopies, etc.), mais c’est assez frappant de se rendre compte qu’à quelques exceptions près les artistes présents d’un côté (sur les pages des livres) ne le sont pas réellement de l’autre (sur les murs de la foire). Un peu comme si deux mondes photographiques co-existaient, avec une division due au support utilisé. Et beaucoup plus d’argent du côté de la foire. C’est sans doute là que se situe l’un des défis les plus importants d’Unseen : réconcilier cette offre.

Si les conférences sont souvent ennuyantes voire pédantes dans ce genre de contexte, et elles furent assez inégales on va dire, celle conduite par Rob Hornstra et Arnold van Bruggen, auteurs il y a quelques années du fascinant et tentaculaire Sochi Project, était sans doute l’une des plus intéressante et participative. Les deux compères, respectivement photographe et écrivain, ont pour ambition de brosser un portrait de l’Europe en se focalisant sur les gens, ceux qui vivent dans des petites régions peu couvertes par les médias, dans des villes où il n’y a pas de H&M mais des magasins de matelas ou de boulons dans la rue principale. Ils veulent effacer la notion de pays en regroupant des lieux sous des appellations génériques (le pays noir, l’ancienne capitale, etc.) et utilisent Unseen pour lancer publiquement leur projet (et accessoirement le financer, tout un chacun pouvant « adopter une région »). Le travail intitulé The Europeans rappelle et se réfère au livre Les Européens publié par Henri Cartier-Bresson en 1955, mais s’en éloigne fortement par la même occasion, à la fois stylistiquement (le travail documentaire en couleur et au flash d’Hornstra) et dans la forme, le duo voyant le projet durer dix ans et se décliner sous de multiples formes, à un niveau régional donnant la part belle (et une partie des bénéfices) aux acteurs locaux. On en reparlera sans doute à Unseen 2030.

Pour plus d’informations : amsterdam.unseenplatform.com

Sébastien Cuvelier
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