Daniel Buren, Architecture, contre-architecture

Le musée décadré

d'Lëtzebuerger Land vom 04.11.2010

De cette nouvelle intervention de Daniel Buren dans le Grand Hall du Mudam, on est en droit de se demander pour quelles raisons s’être attaqué à l’architecture très décriée d’Ieoh Ming Pei ? Critique de l’architecture, affront ou tour de force ? Daniel Buren s’est intéressé aux cadres esthétiques, architecturaux et institutionnels sur une invitation conjointe du Mudam et du Centre Pompidou-Metz qui lui ont commandé deux nouvelles productions et dont découlera une publication commune.

Le travail de Buren interroge depuis des décennies l’architecture où il intervient artistiquement dans des œuvres qualifiées d’in situ, prenant en compte le site dans lequel elles se positionnent. Il a de l’expérience au Luxembourg avec la série d’œuvres extérieure installée depuis 2001 autour de la vieille ville D’un cercle à l’autre – Le paysage emprunté, un musée à ciel ouvert réalisé à l’occasion de l’exposition Sous les ponts, le long de la rivière. Série de cadres évidés d’un cercle à travers lequel le spectateur peut admirer une vue particulière du paysage à un point précis proposé par l’artiste. En 2002, il réalisait ­l’exposition Le musée qui n’existait pas au Centre Pompidou, transformant l’architecture du musée de fond en comble et remettant en question la notion même de musée et de ses modes de présentation des œuvres. Enrico Lunghi a expliqué à ce sujet : « C’est la seule fois qu’un artiste a été pratiquement plus fort que l’architecture du Centre Pompidou à Paris en 2002, architecture qui est très présente, en la déconstruisant et en réutilisant, avec les moyens de l’artiste, la grille de Renzo Piano. Ici au Mudam, Daniel Buren réalise presque la même chose, en déplaçant un élément important de l’architecture de Pei qu’est le pavillon au centre du musée, à sa manière, tout en rajoutant la couleur ».

Comment critiquer le musée par l’intérieur et sans l’abîmer ? Avec Architecture, contre-architecture : transposition, Daniel Buren construit tout d’abord une architecture empruntée, reprenant à l’échelle 1:1 la forme du pavillon du Mudam partageant avec l’architecture du Grand Hall de nombreuses similitudes. « C’est un des éléments architecturaux les plus importants du musée et pourtant dans cet espace Pei a utilisé une tourelle qui ne sert à rien, où l’on ne peut rien accrocher et où il est difficile de présenter des œuvres d’art, » explique Buren. En transposant le fragment entier du pavillon sous la grande verrière, sur le mode d’une poupée russe architecturale, une « enveloppe de l’art », Buren questionne le musée, ses murs et sa lumière comme rôle de présentoir de l’art. Emprunter pour changer.

« L’ironie est d’exposer quelque chose qui vient de l’espace lui-même. Ici on aborde le pavillon par l’extérieur ce qui dans la réalité est quasiment inexistant, » précise-t-il. Ainsi Buren déconstruit le musée en modifiant les points de vue, le décadre, critique son architecture et ses éléments inutiles à la monstration de l’art, en utilisant les propres composantes du musée, en pointant ses défauts ou maladresses, tout en créant, et c’est là l’habileté de l’artiste, une œuvre originale et signée de sa marque de fabrique : en y apposant ses fameuses bandes colorées dans les ouvertures. L’œuvre se produit ainsi en contrant l’architecture par l’architecture, une contradiction fonctionnelle au service de l’œuvre d’art.

Dans sa construction, Buren utilise le même type de verrière à tourelle mais en y ajoutant des couleurs : rouge, jaune, bleu, les trois couleurs primaires et le vert, créant un kaléidoscope psychédélique de superpositions et de combinaisons de couleurs dans cet espace destiné à l’accueil des visiteurs vers la circulation des différentes parties du musée. Les projections lumineuses fonctionnent malgré tout uniquement en cas de beau temps et selon le climat variable luxembourgeois, ou grâce à une source de lumière artificielle permettant la réverbération des rayons lumineux à travers la verrière se projetant sur les pans des murs de l’architecture recréée, mais aussi sur les murs vierges de Pei. L’effet produit des peintures de lumières transformant l’architecture alternant entre couleurs froides et chaudes, intérieur et extérieur, jour et nuit, sur trois saisons, automne, hiver, printemps.

Les visiteurs s’y plongent et déambulent comme dans un musée pénétrable à plusieurs ouvertures, car la présence de l’humain et sa participation dans la construction de l’œuvre sont capitales chez Buren. Point d’œuvres physiques accrochées sur les murs de Buren, car comment mettre en valeur une œuvre sur les murs d’une architecture trop présente ? Comme une mise en abyme du message que fait passer Buren, un espace mental purifié, une architecture plastique idéale aux œuvres liquides et fluides, sans la patte de l’architecte et laissant toute force à l’art. Qu’est-ce qu’un musée aujourd’hui ? Une machine imposante sur laquelle viennent se déposer des œuvres à admirer ou vénérer ? Un temple de l’art sacralisé destiné à en mettre plein la vue ? Quel est le rôle de l’architecture contemporaine pour l’art ? La contre-architecture de Buren remet en question le musée en proposant une version transposée de l’architecture en faveur de la production de l’œuvre d’art... mais aussi de l’architecture.

Daniel Buren, Architecture, contre-architecture : transposition, jusqu’au 22 mai 2011 au Grand Hall du Mudam, 3 Park Dräi Eechelen, L-1499 Luxembourg ; ouvert du jeudi à lundi 11 à 18 heures, mercredi de 11 à 20 heures, fermé mardi. Conférence par Markus
Didier Damiani
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