Stoos, Guy W.: Pomp Fünäber

Le choc des fauxtos

d'Lëtzebuerger Land du 04.11.2010

Gérard Lefort tient une des meilleures rubriques de Libération, le samedi : Regarder voir dissèque, dans la section « Le Mag », une photo d’actualité publiée au cours de la semaine écoulée dans le quotidien, qui porte une attention particulière à l’illustration et à la photo de presse. À la télévision, Le petit journal de Yann Barthes ou le Zapping, tous les deux sur Canal plus, jouent ce rôle de révélateurs d’images. Au Luxembourg, par contre, le photojournalisme est sans conteste l’orphelin de la presse. Entre les clichés clic-clac pris par les correspondants locaux de la presse quotidienne, les photos people valorisant les upper class dans la presse magazine et l’image promotionnelle sur papier glacé des publications MKE, il n’y a, à quelques exceptions près, guère de place pour un véritable photojournalisme. Dans un pays qui n’a aucune culture de l’image, toujours pas d’éducation aux médias généralisée méritant ce titre, et qui sacralise une exposition promotionnelle à la gloire d’un gouvernement comme The Family of Man, ce n’est guère étonnant que la photo et, plus encore, le discours sur l’image demeurent sous-développés.

Pourtant, il y a des choses à dire, à montrer par et dans l’image, même la plus officielle : on y voit aussi une promiscuité entre deux acteurs d’un important événement politique ou économique, une position, un regard, tout ce qui se passe hors champ, ou ce qui se rapporte à une actualité parallèle à cet instant précis. Montrer ces petits gestes, ces situations ridicules, démasquer la langue de bois et l’hypocrisie des relations politiques, voilà le grand mérite des montages et manipulations photographiques de Guy W. Stoos (gws). Intitulées fauxtos, ces images manipulées paraissent chaque semaine en dernière page du journal satirique Den neie Feierkrop et sont regroupées dans son dernier recueil Pomp Fünäber, qui vient de paraître aux éditions Ultimomondo et reprend en outre les meilleurs dessins des deux dernières années de gws. Ayant emprunté leur nom à Man Ray et à dada, le partageant avec un logiciel de traitement photo open source et s’inspirant forcément des collages politiques de John Heartfield et de Klaus Staeck, les fauxtos de Guy W. Stoos sont un concentré d’analyse politique et esthétique. C’est souvent en déplaçant un détail – une couronne, une main –, en inversant les têtes ou les costumes, en exagérant un geste (ah, les embrassades de Jean-Claude Juncker...), un regard ou encore en ajoutant un slogan ou une citation que le caricaturiste pousse l’absurdité de la réalité à son paroxysme, la met en abyme. Et démasque les faux-semblants.

« J’ai l’impression que les photos publiées ne disent pas toujours toute la vérité, dit-il, donc je m’amuse juste à donner un coup de pouce à cette vérité. » Alors que le caricaturiste autodidacte et militant de gauche publie ses dessins dans plusieurs journaux depuis les années 1970, ces fauxtos sont assez récentes dans l’évolution de son travail. Souvent dadaïstes, et parfois très méchantes, surtout à l’encontre du pouvoir politique et clérical, elles sont cette touche d’humour qui aide à ne pas désespérer du monde tel qu’il va. Une véritable école du regard aussi.

Guy W. Stoos : Pomp Fünäber ; Ultimomondo 53, 2010 ; 160 pages, 22 euros ; ISBN 978-2-919933-64-8 ; en vente en librairies ou sur www.umo.lu.
josée hansen
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