Théâtre

Saintes manigances

d'Lëtzebuerger Land du 02.03.2018

Qui n’a jamais rêvé de connaître les secrets d’alcôve du Saint Siège ? Croyant, croyante ou aucun des deux, il est indéniable que s’inviter « dans la maison de Dieu » a toujours revêtu la couleur du fantasme pour l’humain, celle du blanc de l’aube suprême et du pourpre riche des cardinaux... C’est dans cet État du Vatican, qui rayonne bien plus qu’il ne s’étend, où règnent les intrigues autant que les dogmes, qu’évoluent les personnages de La chambre des larmes, un texte de Franck Leprévost mis en scène par Catherine Schaub et représenté au Théâtre d’Esch la semaine dernière. Un polar tragicomique caustique et frais, qui sait se jouer habilement du religieusement correct...

Michel vient d’être élu pape. Il ne s’appelle pas encore vraiment Michel : c’est le saint patronyme qu’il s’est choisi, à la surprise du conclave qui l’a choisi. Un choix dicté par le vent de pure dévotion, de simplicité et de modernité qu’il souhaite insuffler à son règne à peine entamé. C’est en tout cas ce qu’il explique à Monseigneur Falcone, le Cardinal Camerlingue, et Monseigneur von Harden, le Maître des Cérémonies Liturgiques, lorsqu’il les rejoint dans la Chambre des larmes – cette salle attenante à la Chapelle Sixtine dans laquelle il est de réputation pour tout nouveau souverain pontife de fondre en sanglots avant sa première allocution publique. Les incarnations respectives de la richesse du Saint Siège et du droit canonique l’attendent de pied ferme, semblant savoir exactement ce qu’il faut faire pour continuer à tirer les ficelles dans l’ombre... Mais qu’à cela ne tienne, Michel Premier n’a pas l’intention de se laisser dicter sa conduite et n’hésite pas à faire voler les expressions « ordination des femmes », « mariage des prêtres » et « assainissement des comptes » à la face des deux conseillers désabusés.

Mais l’arrivée de Sofia, comptable de la Banque du Vatican, en fuite, recherchée par tous et cachée dans cette même pièce va non seulement chambouler ce Pape progressiste, mais également faire exploser une bombe d’odieuses vérités qui ne laisseront personne indemne, et surtout pas les deux cardinaux véreux...

Pour incarner ce quartet en huit-clos, on retrouve tout d’abord Steve Karier en pape très justement déséquilibré entre le poids d’une fonction pour laquelle il s’est préparé toute sa vie et les sentiments ambigus qui l’habitent toujours, et Valérie Bodson dans le rôle d’une lanceuse d’alerte traquée tout à fait crédible, mais dont on voit malheureusement plus souvent le dos que le visage. C’est cependant la paire composée de Denis Jousselin et Fred Nony, incarnant les sulfureux cardinaux Falcone et von Harden, qui constitue la véritable force de la pièce, navigant en eaux troubles, entre humour, cynisme et déni, chacun à sa façon. Ainsi, si Jousselin régale le spectateur en Camerlingue perfide, nanti et manipulateur, il trouve en Nony un partenaire égal, mais fondamentalement différent, tout en honte, en fausse modestie et en pâmoisons de vieille donzelle effarouchée...

Au fur et à mesure des échanges et des révélations, beaucoup de sujets très actuels seront abordés : la presse people, l’État Islamique et ses destructions de patrimoine historique, la condition féminine, les réseaux mafieux... La mise en scène juste – si on passe outre les quelques positionnement malencontreux – et simple permet au spectateur de se concentrer sur le texte qui regorge de moments tantôt drolatiques – on retiendra l’humour cardinal qui estime qu’un collègue quinquagénaire est un « adolescent » ou encore la répartie rhétorique de « Michel » – tantôt graves et révélateurs des maux que doit affronter aussi régulièrement que publiquement l’Église catholique.

Ainsi, grâce à un savant mélange de contexte et de contenu, Catherine Schaub a su servir une version enlevée et agréablement distrayante de cette Chambre des larmes présentée pour deux soirs seulement au Théâtre d’Esch, qui prouve là une fois de plus la qualité de sa programmation.

La chambre des larmes de Franck Leprévost ; mise en scène : Catherine Schaub ; scénographie Marius Strasser ; assistante à la mise en scène : Agnès Harel ; avec e.a. Valérie Bodson, Denis Jousselin, Steve Karier et Fred Nony ; pas d’autres représentations prévues.

Fabien Rodrigues
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