Venture capital

Financer l’innovation : quel modèle choisir ?

d'Lëtzebuerger Land du 18.10.2007

« Creativity is thinking up new things. Innovation is doing new things. » Theodore Levitt

Le terme innovation est à la mode depuis de nombreuses années. La capacité d’innover est mise en avant comme une nécessité indispensable pour favoriser la compétitivité des entreprisesainsi que la croissance économique. Or, on constate que la définition même de l’innovation a fortement évolué. De nos jours, il est communément reconnu que l’innovation s’inscrit dans une approche systémique et qu’elle va bien au-delà de la simple innovation de produit, de procédé et/ou d’organisation. Elle peut tout aussi bien apparaître dans des volets du marketing ou de la stratégied’entreprise. Ceci est d’autant plus vrai dans le domaine de l’Internet et des logiciels où l’innovation fait face à des environnements en forte mutation. L’innovation y est moins consommatrice de capitaux dans les phasesinitiales qu’autrefois. L’idée ou la créativité prédomine largement surl’infrastructure et ses coûts d’implémentation. L’accélération des technologies, que même certains grands groupes ont dumal à suivre, ainsi que la capacité d’absorption de l’innovation par le grand public, surtout dans les applications Internet style web 2.0, font aussi partie de ces mutations. Qu’en est-il donc du financement de telles innovations ? Innove-t-on dans ce domaine ? Voit-on apparaître de nouveaux outils ou acteurs pour répondre à ce nouvel environnement ? Il est intéressant de constater que les chiffres sont au beau fixe un peu partout1. Le capital risque français enregistre en 2007 son meilleur semestre depuis six ans. Investissements à la hausse de 31 pour cent et plus forte croissance européenne2. Le secteurdes « services de l’information », grâce aux technologies web 2.0, blogs et autres réseaux communautaires, a connu le plus important nombre de tours de table depuis 2002 et des chiffres similaires à 20063. En termes de phase de financement on voit une tendance dans les investissements « early stage »4, même si dans une moindre mesure qu’en 2006 (-27 pour cent en terme d’opérations réalisées). Mais en analysant de plus près on constate néanmoins un faible nombre d’investissements en « vrai capital d’amorçage » et la taille élevée des 1er tours de table dont seulement une infime minorité est en dessous du million d’euro. L’investissement médian a en effet dépassé pour la première fois la barre des trois millions (hausse de 55 pour cent par rapport à 2006). Aux États-Unis, les tendances sont identiques avec des chiffres au 2e trimestre 2007 qui montrent une croissance de 52 pour cent par rapport à 2006 du montant des investissements dans les sociétés de service d’information5. Mais le problème reste le même : très peu d’amorçage et des investissements moyens lors des 1er et 2e tours même plus élevé qu’en Europe. Il existe donc bel et bien un problème de fond dans tous les pays.L’innovation est moins gourmande en financements au début et les investisseurs en capital risque ignorent les phases d’amorçage6. Pour expliquer cela on met en avant le fait que les fonds d’investissements deviennent de plus en plus gros et ont donc des contraintes de performance financières plus strictes, d’où leur intérêt pour des projets plus avancés. D’autres fonds choisissent même dese diversifier d’un point de vue sectoriel pour trouver de tels projets.Selon une étude du cabinet d‘avocats international Simmons [&] Simmons sur les tendances du capital risque en 20077, 50 pour cent des fonds entendent renforcer leur présence dans un autre secteur : les énergies alternatives. Les chiffres appuient ces intentionsavec un record trimestriel en 2007 pour ce secteur. Selon une étudedes tendances du Programme des Nations Unies pour l’Environnement cela s’explique entre autre par le fait que les investisseurs en capital ont aujourd’hui une vision de la croissanceescomptée plus proche de celle des industriels du secteur. Mais n’y a-t-il vraiment aucune innovation parmi ces fonds d’investissements en capital-risque ? Ne réagit-on pas aux nombreuses opportunités qu’offre le marché des technologiesde l’information et des applications Internet ? Si, certains de ces acteurs innovent bel et bien. Le premier exemple s’associe presque à du « corporate venturing » qui n’est pas nouveau en soi mais qui connaît un développement intéressant dans ce secteur. Des cas récents sont les annonces faites par des sociétés comme Facebook ou Google lors du lancement de leur fonds d’investissements spécialisés. Spécialisés dans la mesure qu’ils financent des idées dont l’application a un lien étroit avec leur activité de base et parce qu’ils mettent entre 25 000 et 250 000 dollars par projet. Microsoft avec ses programmes spécifiquespour start-up technologiques est un autre type d’exemple mais quin’intervient pas tellement en amont.  Ceci confirme que ces grands groupes cherchent à « innover » en essayant d’identifier le plus tôt possible les prochains champions technologiques. Le risque avec ce modèle est bien sûr un risque d’enfermement (lock-in) technologique et de dynamiqued’innovation étouffée étant donné que des gros groupes influencentet contrôlent dès le départ l’émergence et l’évolution des idées. Detelles initiatives risquent néanmoins de se développer considérablement si on considère que les besoins financierspour de tels projets deviennent relativement faibles et qu’ils sortentdonc du radar d’investissement des fonds de capital-risque traditionnels.  Mais la bonne nouvelle c’est que ces fonds d’investissements ne dorment pas non plus. Des initiatives comme QuickStart (US) ou bien Lightspeed Gemini Internet Lab (Israel), The FoundersFund (US) et The European Founders (UE) ont comme mission de se focaliser spécifiquement sur le pré-amorçage. Quick Start est un projet issu du fond Charles River Ventures. Il propose une alternative au modèle traditionnel de financement en permettant d’injecter de petites sommes (entre 100 000 et 500 000 dollars) dans des sociétés en phase de démarrage disposant d’un peuplus qu’une idée et le cas échéant d’une version démo. Le principe de base des autres initiatives citées est plus oumoins identique avec des spécificités par exemple dans les montants investis. À cela s’ajoutent aussi des initiatives comme SeedCamp (UE), YCombinator (US), YEurope8 et TechStars pour ne citer que les pionniers en la matière. TechStars est, un peu comme YCombinator, un nouveau fonds/ incubateur qui est à la recherche d’entrepreneurs avec un début de bonne idée de start-up. Les entrepreneurssélectionnées sont envoyés en équipes pendant trois mois dans unesorte d’incubateur pour peaufiner leur idée (SeedCamp envoie les siens à Londres). Chaque équipe reçoit une enveloppe de 15 000 dollars pour financer son idée contre les 6 000 dollars par fondateur chez YCombinator et les 50 000 euros chez SeedCamp. Mais la réelle valeur ajoutée de ces initiatives se trouve dans le calibre des profils de mentors qui les soutiennent activement à partir de leur sélection. En contrepartie TechStars prend cinq pour cent du capital de chaque startup contre six à huit pour cent chez YCombinator et dix pour cent chez SeedCamp. Ces formules changent significativement l’approche pour des fonds d’investissements vu qu’on passe vers un modèle de faibles capitauxcouplés à des personnes d’expérience pour guider l’investissement. Le problème du financement dans les phases d’amorçage n’est certes pas nouveau mais a évolué au fil du temps dans certains secteurs. L’acteur public peut bien entendu aussi jouer son rôle dans ce domaine, mais il ne s’agit certainement pas que de soutenir financièrement ce genrede fonds d’investissements par des apports en capitaux.  Un autre moyen est en effet d’agir sur le cadre réglementaire pour inciter le privé à combler cette défaillance spécifique du marché. C’est une stratégie à considérer vu qu’une grande majorité des fonds non-européens prétendent vouloir étendre leur impact géographique à court et moyen terme9. Un bon cadre pourrait accélérer les choses. Un exemple concret est celui du secteur des technologies environnementales. On constate par exemple que le marché européen est plus mûr par rapport à son homologue américain,ce qui se reflète aussi dans les chiffres des investissements (en nombre et en taille). Ici, on voit que le développement d’un cadre réglementaire pro-actif et favorable peut avoir un effet dynamique sur un secteur.  Il en découle, pour conclure, que le financement de l’innovation est un secteur qui n’est pas épargné par la nécessité d’être créatif, en imaginant de nouveaux outils, et innovant, en les implémentant le moment venu. Cette flexibilité pro-active vaut tout aussi bien pour le secteur privé que pour le secteur public. Nous avons vu certaines spécificités du secteur des logiciels et des applications Internet. Ce dernier présente de nos jours des opportunités intéressantes que peu d’acteurs semblent vraimentavoir bien su saisir.  * L‘auteur est chargé de direction du Technoport Schlassgoart à Esch/Alzette 1 Des chiffres agrégés par rapport aux financements en capital-risque réalisés dans les entreprises au Luxembourg sont malheureusement indisponibles. 2 Allemagne +1,7 p.c. et UK -14 p.c.. Nombre de tours de tables à la hausse de +21,5 p.c. à 113 opérations. Source : Ernst [&] Young et Dow JonesVentureOne  3 L’année 2006 fût la meilleure année depuis 2002 en terme de chiffres aussi au niveau européen. Les indicateurs montrent néanmoins qu’il s’agit surtout d’une effervescence du secteur et non d’une bulle financière comme à l’époque. Les entrées en bourse sont faibles et les fonds levés très inférieurs à ceux de 2000-02. 4 Ou amont qui dans l’étude inclut les phases  d’amorçage ainsi que les 1er et 2e tours. 5 Y compris les start-ups 2.0. Source : Dow Jones VentureOne 6 Nos expériences de terrain confirment ces tendances. 7 Enquête auprès de 350 professionnels du secteur 8 Clone européen de YCombinator 9 Source : The 2007 Global Ventures Capital Survey, Deloitte [&] Touch LLP and NVCA
Diego De Biasio
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