La microfinance s’éveille au pays des banques privées

Peu c’est déjà bien

d'Lëtzebuerger Land du 04.10.2019

Deux mondes Deux tables. Autour de la première, s’asseyent les représentants de la finance institutionnelle, les grands chefs de la banque BGL BNP Paribas, Geoffroy Bazin, et de l’assureur Foyer, Marc Lauer. Autour de la deuxième, trois aspirants à des financements prennent place. Ces entrepreneurs aux parcours sinueux, Linda Ghezali, Riad Taha et Denisa Zeyen, se présentent à l’auditoire rassemblé jeudi 26 septembre dans l’atrium vitré de la Banque européenne d’investissement (BEI) au Kirchberg. Sa filiale, le Fonds européen d’investissement (FEI) entre au capital de Microlux, un jeune institut de microfinance dédié au marché local.

Le malaise s’installe un instant. La scène imaginée par les organisateurs semble obscène à exposer ainsi ceux qui demandent pour le projet d’une vie un montant équivalant au salaire mensuel des personnes assises à côté. Voilà « ceux qui n’ont pas accès au crédit traditionnel » et « nos grands patrons ». L’un d’eux (Geoffroy Bazin, BGL) trouve même « formidables, ces commentaires du monde du positif » parce que lui et ses congénères de la banque vivent « dans le monde du négatif ». La sentence révèle une certaine cruauté. Elle ne tient pas à celui qui la prononce, mais à la réalité économique et à la tendance du capitalisme à produire inégalités et indifférence. Mais ce mécanisme pernicieux (d’aucuns diront intrinsèque et irrémédiable), les institutionnels présents ce soir là à la BEI tentent de le contenir par l’intermédiaire de Microlux. Les histoires sont poignantes. Elles ramènent aux fondements, parfois au bon sens.

Mamouth Denisa Zeyen est d’origine serbe. Elle a quitté sa ville de Novi Pazar, à l’ouest du pays, à cause des bombardements de l’Otan en 1999. Elle travaillait alors comme journaliste. Une semaine après son arrivée au Luxembourg, les forces alliées larguaient leurs bombes sur les bureaux de la chaîne qui l’employait TV Jedinstvo (unité en serbo-croate) et deux de ses collègues périssaient. « Notamment une mère de trois enfants », raconte Denisa Zeyen en son local à Stadtbredimus lundi. Elle vend chapeaux, prêt-à-porter et accessoires cousus main dans cet espace commercial face à la Moselle. C’est ici qu’elle démarre sa nouvelle vie. Elle en a eu plusieurs, dit-elle. Outre sa jeunesse en Serbie, elle a ouvert une boutique à Remich d’abord, « dans une rue sans passage », puis à Beggen « dans un centre commercial atroce », avant d’opter pour le Sud de la France et Mougins, dans les Alpes-Maritimes, où elle a eu des stars comme clientes, « celle qui porte des corsets… (elle cherche le nom) Dita Von Teese, ou encore une actrice sud américaine qui m’a pris quarante pièces ».

La famille est finalement rentrée au Grand-Duché d’où est originaire le mari et père des deux enfants du foyer. « Un Luxembourgeois normal, je n’ai pas pris un riche », lâche l’épouse dans un rire. Le commerce saisonnier ne suffisait pas et la famille, « unie », « soudée », selon les termes de la mère courage, s’est tournée pleine d’espoir vers ce projet chevillé au corps, né d’une intuition basique quelques mois après son arrivée au Luxembourg. « Je voulais acheter des vêtements, mais je trouvais ça tellement cher. Je me suis mise à créer des habits, des gants, des chapeaux, pour moi, pour mes enfants, pour mes amis, si bien que notre cuisine débordait ». Des sacs confectionnés avec des matières recyclées, des robes avec des textiles récupérés, la volonté sincère de produire de manière éthique et durable se greffe aujourd’hui aux tendances du marché, aux attentes des consommateurs. Manquait une poignée de milliers d’euros pour se procurer les matières premières et louer un local. Denisa Zeyen s’est tournée vers les banques et a essuyé leur refus. « On ne gagnait pas assez d’argent », résume-t-elle. Seules des boîtes douteuses acceptaient d’avancer les sous, mais avec des taux autour de 17 pour cent. Trop cher.

La solution est venue de Microlux, dont elle avait entendu parler à la Chambre de commerce. L’octroi du prêt, une poignée de milliers d’euros, il y a quelques semaines a provoqué la délivrance et la création de Mamouth, un nom par lequel le fils désignait sa maman quand il était enfant (il a aujourd’hui 18 ans). Denisa Zeyen voulait un nom qui lui « porte chance ». Elle témoigne : « On a tellement souffert. J’étais tellement mal. Ma motivation c’est d’abord ma famille. J’avais promis à mes enfants que je ne lâcherais pas. » Denisa Zeyen a tenu. Le ministère des Classes moyennes vient tout juste de lui délivrer son autorisation de commerce. Reconquise par la joie, elle vise avec un optimisme débordant le marché de noël de la City Concorde.

Clin d’œil Linda Ghezali, également présente à l’événement à la BEI, a contracté son microcrédit il y a un an et cette esthéticienne (de nationalité française) incarne déjà le modèle de réussite de Microlux. Elle a ouvert l’Atelier du sourcil en 2018 au Forum Royal, sous le ministère de l’Économie et entres les banques. Ces banques qui lui ont refusé un prêt quand elle a décidé de voler de ses propres ailes. « Mère célibataire et déjà un emprunt sur le dos, je n’étais pas vraiment surprise (…). Elles me courent après maintenant », rigole-t-elle ce mercredi en son salon d’une blancheur immaculée. L’entreprise prospère. Linda Ghezali étudie les CV envoyés par l’Adem en vue d’un recrutement pour noël, sans quoi l’offre ne satisfera pas la demande, visiblement importante. Comme son nom le laisse entendre, l’Atelier du sourcil propose une « gamme de prestations dédiées à la beauté du regard », laquelle passe notamment par une « restructuration du sourcil ». Masque et gants ôtés, Linda Ghezali raconte avoir eu la fondatrice de la marque comme professeure lors de sa formation. Elle l’a revue récemment au cours d’une remise de prix à Paris. Et les deux femmes se sont entendues pour lancer l’enseigne (qui compte plus de cent établissements en France) au Grand-Duché, avec Linda Ghezali à la baguette. Un deuxième atelier ouvrira en 2020 pour servir le sud du pays. Il sera basé à Esch, à Belval ou dans le centre.

C’est là que nous rencontrons Eryca Mendes ce mardi, plus précisément rue du Brill et son magasin de produits cosmétiques exotiques, Diamant africain. Elle nous accueille le sourire aux lèvres, mais interrompt rapidement la conversation pour récupérer sa tortue qui se promenait dans l’arrière boutique. Elle l’a baptisée Gertrudes, du nom de l’associée à l’origine de l’entreprise en 2017, mais de laquelle elle s’est séparée entretemps. Elle lui a racheté ses parts après une suite de désaccords, « mais nous sommes restées amies », rassure celle qui est restée aux affaires. Il s’agit là de la vente de crèmes, méticuleusement alignées sur les étagères à l’entrée, et de perruques, accrochées au mur du fond dans leurs emballages. Les soins pour les cheveux ont la cote. « Il y a de plus en plus de mélanges. Les gens ont des problèmes pour gérer les cheveux et ils ne savent pas quoi prendre. » Face à l’incompréhension manifeste, Eryca Mendes précise. « Beaucoup de femmes luxembourgeoises sont mariées avec des Capverdiens, donc les enfants ont des cheveux bouclés qui sont très difficiles à peigner. » Les perruques servent, elles, aux femmes malades et à celles qui se travestissent pour sortir. Là aussi, la demande est forte. Preuve en est le nombre de boutiques du genre dans la rue, dont une ouverte à quelques mètres par l’ancienne associée, Gertrudes.

Rue Microlux Une poignée de commerces de la rue du Brill bénéficient de crédits émis par Microlux. « C’est la rue Microlux », plaisante-t-on dans les bureaux de l’institut, logé dans la House of Finance quartier gare, où l’on ne rigole justement pas tous les jours. « Le Luxembourg est un pays riche où apparemment tout va bien », avait introduit le responsable Samuel Paulus lors de la conférence publique de la BEI, mais les trois employés de Microlux colmatent les brèches d’un système défectueux pour les moins nantis qui désirent se lancer ou simplement s’en sortir. Certains jeunes comme les Luxembourgeois Félix et Bob avec leur foodtruck commencent par là. D’autres démarrent leurs activités, notamment dans les services du quotidien. Mihoko et Rodolfo ont emprunté pour aménager leur local où ils prestent des cours de danse. Dominique a dû financer son véhicule de « transport de personnes ». Susana et Tania ont demandé des liquidités pour lancer leur taverne à Mondorf. « De plus en plus de Syriens se présentent », confie Jérémy del Rosario, l’autre manager de Microlux. L’institut a participé au lancement du restaurant Syriously. D’autres, informés par le bouche à oreille, souhaitent reproduire le succès. Les gérants et le comité de crédit (composé de bénévoles) veillent. Mais le tact s’impose. Les entrepreneurs débarquent souvent avec beaucoup d’attente et ils sont confrontés à de nombreuses questions. « Il faut faire attention à ne pas les briser », prévient encore Jérémy del Rosario.

Sur cinq personnes rencontrées, une seule bénéficie in fine d’un microcrédit. Les aides fluctuent entre 2 000 et 25 000 euros et le taux d’intérêt tourne autour de neuf pour cent. Microlux n’exige pas de fonds propres, mais un garant. Depuis sa création en 2016, l’institut a émis soixante crédits pour un montant moyen de 14 000 euros. 43 entreprises ont ainsi été créées. Elles ont généré une soixantaine d’emplois. L’encours est de 670 000 euros et les représentants de Microlux savent déjà que le taux de défaut s’établira autour de neuf pour cent. 80 pour cent du montant est garanti par le Fonds européen d’investissement. Malgré les taux relativement élevés et la garantie, l’entreprise souffre d’un déficit structurel. 119 000 euros de pertes ont été enregistrés en 2018. L’État ne participe que pour une part infime au budget de Microlux. Des entreprises privées, notamment BGL BNP Paribas et Foyer, épongent les pertes. Alors s’il est vrai qu’on parle ici de miettes laissées par les grands établissements financiers, celles-ci permettent à quelques-uns de retrouver le chemin, sinon de la richesse, de la dignité.

Pierre Sorlut
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