Dans l’organisation sociale néolibérale, la subjectivité ne compte plus parmi les effets secondaires de la production économique. Elle en fait partie intégrante

De l’économie à la psychothérapie

d'Lëtzebuerger Land vom 26.02.2016

« Economics are the method. The object is to change the soul. » (Margaret Thatcher, Sunday Times, 7 mai 1988)

En 1829, l’historien écossais Thomas Carlyle s’inquiétait de la propagation irréfrénée des machines de la révolution industrielle. Cette dernière ne transformait pas seulement le monde extérieur, pensait Carlyle, mais elle transformait encore la tête et le cœur des hommes : « Les hommes sont devenus tout aussi mécanisés dans leur cœur et dans leur esprit que dans leurs mains. [...] Tous leurs efforts, tous leurs penchants et toutes leurs pensées tournent autour de la mécanique et ont un caractère mécanique. »1 Bien avant Marx et Engels, Carlyle pensait que la production économique ne se limite pas au seul domaine de l’économie. Elle implique, entre autres, la production d’un certain type de subjectivité, de manières de penser, de sentir et d’agir. Car ce que l’on définit comme économie, écrit encore Maurizio Lazzarato quelques deux cents ans plus tard dans son Homme endetté2, « serait tout simplement impossible sans la production et le contrôle de la subjectivité et de ses formes de vie ». Or, s’il est une caractéristique qui distingue le néolibéralisme du capitalisme classique, c’est bien celle de la production planifiée et organisée d’un nouveau type de subjectivité. Dans l’organisation sociale néolibérale, la subjectivité ne compte plus parmi les effets secondaires de la production économique. Elle en fait partie intégrante : « Ce qui est en jeu n’est rien de moins que la forme de notre existence, c’est-à-dire la façon dont nous sommes pressés de nous comporter, de nous rapporter aux autres et à nous-mêmes. »3 Ce revirement peut être clairement situé dans l’histoire de la théorie économique : elle correspond au moment de la substitution du concept de « capital humain » à la notion classique de la « force de travail ».4 L’idée du « capital humain » relève de la découverte que la force de travail ne représente pas un facteur économique indépendant, qui existerait détaché d’un ensemble complexe de facteurs tels que la santé, l’éducation, telles que les diverses « compétences » professionnelles (formation, expérience, créativité, flexibilité, autonomie), sociales (parole et écoute, empathie, coopération, aisance relationnelle) et émotionnelles (la fameuse ‘intelligence émotionnelle’ qui devrait permettre de comprendre et de manipuler correctement ses émotions et celles des autres). Ces aspects de la personnalité constituent autant de facteurs de productivité dont l’importance tend à devenir prépondérante dans une économie « immatérielle », organisée en réseau. Ici pas de croissance sans une gestion rationnelle du capital humain. Une telle gestion ne relève néanmoins plus du pouvoir disciplinaire traditionnel. Le capital humain ne peut pas être examiné, dressé, surveillé et sanctionné de la même manière que la force de travail, car le salarié de ce nouvel ordre économique ne saurait être productif sans être flexible, mobile, sociable, prêt à s’investir dans des projets variables et à s’adapter à des collaborateurs toujours changeants. Le capital humain requiert un type de gestion que l’« école des relations humaines » avait conçu bien avant l’invention du concept de capital humain. La gestion des relations humaines à laquelle la théorie du capital humain va recourir, date d’avant même la Seconde Guerre mondiale. Elle fût l’œuvre du psychologue australien Elton Mayo. À l’occasion d’une étude sur l’impact de l’éclairage sur la productivité des ouvriers d’une usine électrique, Mayo et ses collègues remarquèrent, un peu par surprise, que le seul fait de leur présence, le seul fait de leur intérêt pour les ouvriers, faisait que ces derniers manifestèrent une motivation accrue au travail, donnant lieu à une augmentation (momentanée) de la productivité. Et Mayo d’en déduire qu’un ouvrier produit d’avantage quand il se sent entendu, compris et quand il a le sentiment de pouvoir contribuer aux conditions du travail qui sont les siennes. Partant de cette découverte, somme tout triviale, le nouveau management du capital humain n’avait plus qu’à lier la productivité à l’implication du travailleur. Évidemment, le projet ne visait pas à transformer les entreprises privées en coopératives anarcho-syndicalistes. En tant que capital humain, chaque salarié était désormais sommé de devenir gestionnaire de capital, c’est-à-dire gestionnaire de ce capital qu’il représente lui-même. Cette autogestion n’en restait naturellement pas moins finalisée par la visée unique de l’entreprise : la génération de revenus. Avec le travailleur, l’entreprise changeait aussi. Au lieu de fournir une place de travail, au lieu de proposer l’opportunité d’une carrière à moyen ou à long terme, l’entreprise se contentait désormais de proposer un cadre temporaire de réalisation de projets à son capital humain. Dans cette nouvelle entreprise, chaque individu évoluait comme gestionnaire rationnel de son propre développement professionnel et personnel, libre et responsable de réussir ou d’échouer. Ce contexte voyait également naître une nouvelle technique de contrôle du capital humain et qui intègre le manager et le psychothérapeute : celui du coach. Le manager et le psychothérapeute représentent alors les deux versants d’un même type de gestion des ressources humaines et d’une même visée : celle du calcul maximisateur devenu en même temps le modèle de tout comportement « normal ».5 Dans cette optique, l’homme « normal », au sens social, professionnel et même psychiatrique du terme, est celui qui sait gérer rationnellement ses plaisirs et ses souffrances, qui sait anticiper leurs coûts, leurs risques et évaluer leurs bénéfices. L’homme normal du néolibéralisme « est désormais regardé comme une firme ayant à gérer des risques, à chercher l’information stratégique, à maximiser sa satisfaction partout où elle se trouve. »6 Or, le problème psychologique du capitalisme a toujours été de ne disposer d’aucune ressource de motivation intrinsèque. Le capitalisme a toujours dû recourir « à des constructions d’un autre ordre d’où dérivent des exigences tout à fait différentes de celles imposées par la recherche du profit. »7 Et c’est sur ce plan qu’interviennent les techniques du coaching ; management ou psychothérapie. La finalité du coaching – autant comme management d’entreprise que comme psychothérapie individuelle – consiste à inciter le « client » à maximiser son potentiel professionnel et personnel. Le coach, manageur ou psychothérapeute, aide le travailleur sous-performant ou la personne souffrant des divers troubles psychiques, définis comme obstacles, de mettre en œuvre des solutions opérationnalisables et quantifiables permettant le retour le plus rapide à la « normalité ». Du côté du management professionnel, c’est le leadership qui doit mobiliser par ses visions en agissant comme « accoucheur du talent » et comme « développeur de potentiels ». Dans le contexte des « troubles » du comportement ou de la pensée, c’est le psychothérapeute qui, à son tour, propose des « interventions et des stratégies »8 en vue de solutionner les fonctionnements non-optimisés. Peu importent la méthode ou la théorie, peu importent la conception implicite du sujet ou l’éthique sous-jacente des différents types d’interventions thérapeutiques ; elles sont toutes évaluées à l’aune de leur seule efficience, c’est-à-dire de l’analyse coût-bénéfice de la restitution du plein potentiel de travail et de jouissance. Les universités ne se sont pas longtemps faites prier pour intervenir dans la formation de ces coaches. Assurément, dans le discours idéologique de l’université, ces déterminations ont été transfigurées en termes de « science » et de « preuves empiriques ». Mais c’est dans le domaine de la formation psychothérapeutique que cette mise au pas a peut-être conditionné les effets les plus surprenants. La psychothérapie y est jugée « scientifiquement » pertinente à la seule condition de pouvoir attester d’une efficience abstraite, jamais définie et jamais remise en question. Le principe de base de cette scientificité, naïvement importé de la normativité industrielle, ne s’y cache pourtant à aucun moment : le « contrôle qualité9 » avec sa rationalité de maximisation y donne le même ton que dans l’entreprise. C’est pourquoi il converge aussi aisément avec les politiques de la santé néolibérales. Il fût une époque, jusque vers la fin des années 1970, où la psychothérapie était aussi le lieu des questions « profondes », touchant à la biographie et à la vérité des visées personnelles, au sens et à la signification des modes de vie, à la compréhension de la souffrance, aux raisons du plaisir et de la peine, à la teneur et à la portée de l’amour. Avec le paradigme hégémonique de la psychanalyse, la psychothérapie constituait cet endroit où l’on pouvait parler et penser librement, ou l’on pouvait expérimenter sans savoir où cela pouvait mener. À partir des années 1980, cette perspective disparaissait progressivement quand les thérapies aussi se butaient à l’évangile de l’absence d’alternative. Quand la vie menée à l’image de l’entreprise, soumise aux règles comptables d’une « science » de la réussite, s’impose comme finalité unique, la boucle économique est bouclée et la psychothérapie doit se redéfinir comme technique de développement du potentiel personnel. Suivant l’exemple des nouveaux manageurs, les nouveaux psychothérapeutes n’ont plus dès lors qu’à ériger, souvent sans même s’en rendre compte, l’entreprise en modèle général à imiter et en attitude à valoriser.10 Dans le monde du néolibéralisme, les fins à réaliser paraissent aussi évidentes et autosuffisantes que la morale chrétienne au Vatican. Paradoxalement le nouveau management, de même que les nouvelles thérapies peuvent, du moins en partie, se réclamer de ce mouvement libératoire qui, dans les années 1960 et 1970, chantait la multiplicité des formes de vie possibles. Avec la différence que la multiplicité, désormais redéfinie en flexibilité, reste cadrée par une morale de l’adaptation. Dans le néolibéralisme réellement existant, la liberté d’être soi, la radicalité de la responsabilité personnelle sont cadrées par la gestion incessante de la propre employabilité dans une situation professionnellement et personnellement précaire. L’épuisement, les anxiétés, le surmenage, la dépression, le dopage pharmaceutique au quotidien sont autant de prix à payer pour la découverte de cette productivité, en principe illimitée, des ressources humaines. Pourtant, à l’âge du coaching, le malaise naissant de l’exploitation illimitée ne peut plus donner lieu à des conflits sociaux. Car les conflits sociaux apparaissent comme autant de dysfonctions, comme autant de troubles ou d’obstacles personnels que chacun aura à résoudre pour soi, avec l’aide de son manageur ou de son thérapeute. Et il va sans dire qu’avec la psychologisation des conflits, c’est la possibilité du mouvement social qui, à son tour, est expurgée au bénéfice de l’intervention thérapeutique. La lutte sociale est résorbée par la psychothérapie individuelle et la lutte des classes se métamorphose en une lutte pour la « santé mentale ». Contrairement à ce que prétend l’idéologie de la « scientificité désintéressée », les différentes formes de psychothérapie ne se limitent bien évidemment pas à n’être que de simples disciplines académiques ou cliniques, des sciences qui étudieraient les pensées, les émotions les relations humaines de la manière la plus neutre. Les théories et les pratiques psychothérapeutiques (même quand elles se prétendent athéoriques ou purement « scientifiques ») sont toujours lourdes de présupposés normatifs, systématiquement passés sous silence, et d’autant plus efficaces. En définissant le « normal » et en le distinguant du pathologique, du trouble ou de la dysfonction, les experts de la santé mentale définissent en même temps la bonne manière de vivre, de travailler, de sentir, de se rapporter aux autres et d’être au monde en général. Les nouveaux thérapeutes opèrent comme des techniciens du pouvoir, d’autant plus efficients que les interventions et stratégies ne se présentent pas comme exercice du pouvoir, mais comme autant de technologies « scientifique » de libération des potentiels personnels. Gros de ces présupposés, les ‘psys’ interviennent dans l’administration du travail, dans la vie privée, dans la définition et la gestion de la maladie et de la santé pour y chasser les dernières bribes d’alternative. Avec les nouvelles psychothérapies « scientifiquement » prouvées, ils contribuent subrepticement à la production et à la reproduction du sujet néolibéral, à cette nouvelle incarnation souffrante de l’individualisme possessif.
L’auteur est psychologue et psychanalyste.
Thierry Simonelli
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