La mandature du DP à la Culture aura été celle de la démission de l’État de la chose culturelle. Ou : comment les banquiers, les avocats et les auditeurs ont repris la Culture

La grande privatisation

d'Lëtzebuerger Land vom 26.05.2017

1. Où les managers chassent les intellectuels

Marc Hostert est un économiste. Il a une formation pure et dure en économie et croit aux grands principes du capitalisme. Que l’effort individuel doit être récompensé par exemple. Même si lui est fonctionnaire, assistant du libéral Henri Grethen, d’abord au ministère de l’Économie, puis à la Cour des comptes européennes (où il travaille toujours), il était aussi animateur à RTL Télé Lëtzebuerg, pour l’émission économique Kapital par exemple, ou pour Success story, une émission qui cherchait à encourager l’entrepreneuriat selon le schéma d’une émission à talents. Depuis un an, il est aussi le président du Cercle artistique, où il a succédé à l’esthète et architecte Jean Petit. Il y introduit des principes de l’économie privée, comme la réalisation d’un Kënschtlerbarometer, une sorte de hitparade des artistes autochtones selon leur notoriété. Or, ce ne sera pas une liste établie selon leur valeur de marché (comme cela se fait ailleurs) – les artistes connaissent très bien l’évolution de leurs prix –, mais une enquête d’opinion réalisée par TNS-Ilres, qui établira leur notoriété spontanée (« pouvez-vous nommer des artistes luxembourgeois ? »). À son arrivée au ministère de la Culture, en 2016, Xavier Bettel avait fait le même exercice, concernant tout le spectre culturel. Les résultats furent dévastateurs : les gens ne connaissent pas les artistes autochtones, à l’exception de Serge Tonnar, Thierry van Werveke et Fausti. Les résultats de l’enquête du Cal seront présentés le 1er juin : elle constitue un des points forts des festivités du 125e anniversaire de la représentation des plasticiens au Luxembourg, qui sera fêté en 2018.

Florence Reckinger-Taddeï est juriste à la Banque de Luxembourg et passionnée d’arts plastiques. À ce titre, elle est actuellement présidente des Amis des musées et membre du Conseil d’administration du Mudam. Et elle est Arlésienne. C’est elle qui a eu l’idée de chercher à montrer le travail de photographes autochtones aux prestigieuses Rencontres d’Arles, dès cet été. Elle en a discuté avec le secrétaire d’État à la Culture, Guy Arendt (DP), dans un TGV. « Nous avons fantasmé en revenant d’une exposition que nous avions visitée ensemble » se rappela Guy Arendt lors d’une conférence de presse de présentation du projet, lundi au ministère de la Culture, « et cela a immédiatement déclenché une énorme dynamique. Qui connaît Florence sait qu’elle est bi-turbo, non, tri-turbo même. Nous avons tout de suite été enthousiastes. » Florence Reckinger-Taddeï a réussi à mobiliser non seulement son réseau de connaissances dans le monde économique pour contribuer au financement du projet, mais aussi, via le support du ministère, toutes les institutions impliquées d’une manière ou d’une autre dans la promotion de la photographie, notamment le CNA (qui n’a jamais pris aucune initiative en direction des Rencontres d’Arles jusque-là). Et en quelques mois seulement, elle a monté un pavillon luxembourgeois qui montrera des photos (des retirages d’artistes) d’une trentaine d’artistes sélectionnés par un comité artistique autour de l’incontournable Paul di Felice, dans une scénographie conçue par Nico Steinmetz, le président du Luca, installée dans la Chapelle de la Charité. Les quelque 250 000 euros que coûtera la projet – c’est autant que le pavillon à la biennale de Venise, qui montre des projets originaux –, seront apportés à 45 pour cent par la main publique et à 55 pour cent par des partenaires privés.

Si on considère que c’est par les nominations à la tête des institutions culturelles qu’un ministre de la Culture fait sa véritable politique, on décèle une ligne claire dans celle de Xavier Bettel : Delphine Munro, nouvelle présidente du Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, vient de la Banque européenne d’investissement ; Pierre Ahlborn, dont le mandat de président de la Philharmonie vient d’être prolongé de cinq ans, est le directeur de la Banque de Luxembourg ; Luc Henzig, nouveau président du conseil d’administration de la Rockhal, a fait carrière et fortune en tant qu’auditeur et associé chez PWC ; Philippe Dupont, le vice-président du Mudam (aux côtés de la grande-duchesse héritière Stéphanie, qui en assure la présidence), est avocat d’affaires et un des partenaires de l’étude Arendt & Medernach. D’ailleurs, Guy Arendt lui-même fut sa vie durant avocat d’affaires lui aussi. Peu à peu, les hommes et femmes d’affaires ont remplacé la figure de l’intellectuel à la gestion de la chose culturelle (enfin, au Luxembourg, cette figure de l’intellectuel était toujours incarnée par l’enseignant du secondaire détaché à la Culture). Alors, même pleins de bonne volonté et d’intérêt pour l’art et la culture, conscients aussi qu’un engagement dans le domaine artistique est un bel achèvement sur un CV, ces nouveaux dirigeants introduisent les principes du management qu’ils connaissent de leur pratique professionnelle quotidienne dans la gestion des instituts dont ils assurent la responsabilité. Où on parle désormais rentabilité, break-even, réduction des frais, concurrence... Que les candidats à la direction du Mudam doivent envoyer leur candidature à Deloitte n’en est qu’une expression parmi d’autres (organisation de banquets et d’événements mondains, entrisme, politique du chiffre,…)

2. Où l’État a outsourcé la politique culturelle vers le privé

Maggy Nagel (DP) fut nommée au ministère de la Culture en 2013 avec la mission claire de nettoyer les écuries d’Augias, comme le DP voyait visiblement le secteur culturel. Trop de subsides et trop de clientélisme, pas de critères d’attribution clairs et aucune transparence étaient les reproches récurrents vis-à-vis de plusieurs décennies de politique culturelle chrétienne-sociale. Nagel résilia toutes les conventions avec le secteur associatif, fit analyser tous les subsides directs, en publia les résultats en toute transparence dans les rapports annuels du ministère – pour ensuite continuer comme avant (ou presque).

La véritable politique culturelle toutefois, celle de l’établissement d’axes forts et de stratégies de financement, du sondage des besoins du secteur et le développement de ce plan de développement culturel promis dans le programme de coalition DP/LSAP/Verts, le ministère l’a outsourcé vers le secteur privé. L’Œuvre nationale de secours grande-duchesse Charlotte, qui gère l’argent de la Loterie nationale et le redistribue vers les secteurs social, sportif, écologique et culturel, a fixé des critères rationnels d’attribution de ses aides, par le biais notamment du fonds de soutien aux jeunes artistes Start-Up, après des discussions avec des représentants du secteur. Et le Fonds culturel national (Focuna), qui, bien qu’étant un organe public attaché au ministère de la Culture, distribue l’argent privé que lui verse l’Œuvre, a fait, sous la présidence de Jo Kox, un remarquable effort de transparence et d’objectivation de ses aides et bourses. Ce même Jo Kox qui, sous le statut désormais de l’expert externe de statut privé, avec un mandat public clair, a fait durant un an le suivi des premières Assises culturelles pour le compte du ministère de la Culture. Dans un mois, il en présentera le bilan, d’abord à la Chambre des députés, puis au grand public.

3. Où le secteur privé a dépassé l’État en dynamisme et en initiative

« Nous avons surtout un énorme retard en matière d’initiatives privées dans le domaine de la culture », affirme un observateur de la scène artistique locale. Dans le domaine des arts plastiques, pourtant, beaucoup de choses ont changé ces dernières années : de grandes sociétés, comme Lalux, Foyer ou Axa ont monté des collections d’œuvres d’art pour orner leurs nouveaux sièges. D’autres, comme les banques ING et Bil, l’étude d’avocats Allen & Overy ou l’assureur La Bâloise, créent des prix ou bourses dotés de sommes conséquentes qu’ils attribuent à des artistes sélectionnés par des jurys de professionnels. D’autres sociétés encore, plus petites, voire des mécènes privés, profitent des structures et du professionnalisme de la Fondation de Luxembourg ou du Focuna pour redistribuer leur argent sous forme de bourses aux artistes (comme celle de la Fondation Michelle dans le domaine de la musique). Le Prix Edward Steichen, qui consiste en deux résidences d’artiste à New York, attribué à rythme biennal, fut une initiative privée et est financé en grande partie par des sponsors commerciaux. Bien que l’État soit parmi les financiers, le grand public en est quasiment entièrement exclu : l’attribution du prix se fait devant un parterre de riches amateurs d’art prêts à payer le prix fort pour le repas de gala qui en constitue l’événement principal. La Luxembourg Art Week est une initiative privée du galeriste Alex Reding et tente de fédérer le secteur commercial des galeries, institutionnel des musées et centres d’art, et associatif, des clubs d’artistes et des espaces à but non lucratif.

Pourtant, ces vingt dernières années furent celles du développement rapide de nouvelles institutions culturelles : Mudam, Casino, Rockhal, Philharmonie, Naturmusée, Musées de la Ville – rien de tout cela n’existait avant 1995. Il faut dire aussi que beaucoup de ces nouvelles structures sont des établissements publics, constituant un début de logique managériale. Même si son évolution a été freinée depuis 2007, le budget attribué à la culture a connu un développement exponentiel, tout comme le nombre d’emplois en CDI dans le secteur. Mais tout se passe comme si certaines de ces institutions étaient fatiguées, tellement occupées à gérer leurs affaires courantes que l’esprit d’initiative en souffre. Or, la nature a horreur du vide – et c’est ainsi que naît l’initiative privée, portée par l’enthousiasme des amateurs. Pourtant, la notion de service public, dans le sens de service au (grand) public, c’est-à-dire des principes comme l’accès démocratique pour tous, même et surtout les classes populaires, où des réflexes comme l’archivage, l’accompagnement intellectuel des initiatives, etc, font parfois les frais de cet enthousiasme. La figure du « grand commis de l’État » qui assure la pérennité du service public, comme le furent encore Jeannot Waringo de l’IGF ou Guy Dockendorf à la Culture, n’existe plus. Après le départ de Bob Krieps, Xavier Bettel n’a plus désigné de responsable du ministère, mais l’a remplacé par un cabinet collégial.

4. Où l’argent provient pourtant des caisses de l’État

Alors, si à l’étranger, tous les commentateurs et philosophes mettent toujours en garde devant la privatisation galopante du secteur culturel et craignent un désinvestissement (aussi financier) de l’État, la situation est plus complexe au Luxembourg. Car au grand-duché, le budget global attribué à la culture a repris sa croissance – de 118 millions en 2016 à 124 millions cette année, même si cela ne constitue toujours pas le un pour cent du budget de l’État établi comme norme en Europe (mais 0,88 pour cent en 2017). Or, là où à l’international, les institutions craignent la concurrence du très grand capital dans leur secteur, comme Louis Vuitton ou Pinault, qui ouvrent désormais leurs propres Fondations et musées et s’y lancent dans le gigantisme des projets que ne pourraient jamais se payer les musées publics (voir Damien Hirst et sa mégalomanie à Venise), au Luxembourg, ces initiatives privées sont de fait (co)financées par l’État. Et c’est là que le bât blesse. Car ici, la masse critique est toujours tellement faible qu’il n’y a pas de peer pressure, pas de réflexes pour chasser les conflits d’intérêts, mettre en garde devant la valorisation d’un artiste au plus grand musée d’art moderne du pays, alors même qu’il est aussi exposé et récompensé dans la société privée d’un des administrateurs du Mudam. Cette caution que constitue une exposition dans une institution publique nationale a pourtant des répercussions sur la valeur de marché de ce même artiste, fut-ce dans le cadre d’une même initiative, le Mois européen de la photographie.

Alors, peut-être que ces évolutions sont encore un peu trop récentes pour être complètement réfléchies. Peut-être que les réflexes pour une coexistence fructueuse entre initiatives privées et service public se mettront encore en place. L’État est demandeur d’un creative cluster dynamique, qu’il peut mettre en avant dans sa politique de nation branding devant faire oublier la mauvaise image du Luxembourg comme paradis fiscal. Mais alors il ne faut pas que les mêmes banques qui furent conspuées jadis pour le secret bancaire reprennent la gestion de la culture. Il serait temps que les artistes se libèrent à nouveau, s’émancipent et reconquièrent leur place, qui est centrale, dans le secteur culturel. Et que le public suive.

josée hansen
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