Henri Juda éclaire le destin de sa famille dans une série de conférences

Alles war ausgelöscht

d'Lëtzebuerger Land du 09.03.2018

Depuis qu’il a cédé la présidence de l’Asbl MemoShoah, son cheval de bataille, on aperçoit moins Henri Juda, même s’il continue à rester présent dans les coulisses, à travers ses commentaires et son tempérament qui ne lui ont pas valu que des amis. Alors, depuis un certain temps déjà, il donne des conférences sur l’histoire de sa famille : dans les lycées, à Bitburg où ses parents étaient propriétaires d’un magasin, à Beaufort, à Mondorf-les-Bains ou encore comme le 20 février dernier dans sa ville natale d’Echternach, dans le cadre du festival Judeum Epternacum. Histoire de continuer ce qui pour lui relève presque d’une nécessité vitale, et aussi comme pour dire à ses détracteurs : voici l’homme, regardez, jugez par vous-même !

Henri Juda a joué un rôle-clé pour la compréhension de l’évènement que représente en 2013 la publication du rapport Artuso. À travers son scepticisme notamment vis-à-vis d’une culture mémorielle organisée par l’État, il a rappelé que le travail de mémoire ne saura se faire sans une remise en question des réflexes et mécanismes à la base de toute exclusion, y compris de mémoires. Car une culture du souvenir qui arrive à se passer de la rencontre avec l’autre, reste moralement abstraite et donc, quelque part, fondamentalement louche.

Debout derrière le podium, nœud papillon et pochette, Henri Juda lance des regards anxieux dans la salle Agora du Trifolion, de plus en plus bondée. La tension lui arrache des grimaces. Assise au premier rang, son épouse se lève pour un dernier échange de mots avant le début de la conférence. Dans le brouhaha de la salle, beaucoup de visages familiers, amis du lycée, compagnons de route, et aussi beaucoup d’inconnus. En tout, environ 200 personnes.

Le souffle court, Juda prévient que son exposé va durer deux heures. Que si quelqu’un désire commander une pizza, c’est le moment de le faire. Rires dans la salle. Ça y est, le public est conquis et les attentes douchées que Henri Juda jouera autre chose que du Henri Juda. On peut en effet lui reconnaître un certain goût pour la transgression, d’abord en humour. Mais l’humour est une arme, comme chacun sait, un mécanisme de défense. L’humour ne se résigne pas, il défie.

Son intervention, Henri Juda la qualifie d’initiative « privée », mais à peine commence-t-il à dessiner le contexte historique, à peine évoque-t-il les lois raciales de Nuremberg, que quelqu’un applaudit dans la salle. Juda lève les yeux, mais ne voit rien sous les projecteurs. Il pense sans doute à un commentaire sarcastique, remercie l’intervenant anonyme et poursuit son exposé. C’est alors qu’on entend « Dreckeg Judden ! », suivi de paroles incompréhensibles aussitôt étouffées sous les huées. Tout le monde se retourne. Au fond de la salle, une femme pointe son bras en direction de la scène, puis disparaît derrière une porte.

On se demande : qu’est-ce qui est plus terrible ? Les paroles souillantes qu’on vient d’entendre ou le calme d’Henri Juda qui a résumé son propos, alors qu’on venait de jeter l’opprobre sur lui, sur les siens ? Pendant un bref instant, on a senti le spectre de la division planer sur la salle : eux-nous. Que signifie vivre en se sachant constamment exposé au risque d’une exclusion ? Dans un pays qui aura mis 75 ans à reconnaître votre souffrance, celle de vos parents et grands-parents ?

Né à Bitburg en 1910, Charles, le père d’Henri Juda, émigre au Luxembourg avec sa mère, veuve, en 1935, après avoir cédé la ferme familiale à un prix dérisoire. Son père est mort très tôt – des suites de blessures datant de la Première Guerre mondiale, comme le soulignait Henri Juda à Echternach. La carte de séjour luxembourgeoise de son père, porte la remarque : israelitisch. En effet, le Luxembourg avait appliqué la troisième loi de Nuremberg sur la « protection du sang allemand et l’honneur allemand », afin d’interdire aux Allemands vivants au Luxembourg d’épouser des Juifs, enregistrés séparément. Il n’hésitera pas non plus à renvoyer ces gens dans leur pays d’origine. Au moment de l’Anschluss et de la Nuit de Cristal, la xénophobie et l’antisémitisme sont à leur comble au Luxembourg, alimentés par la presse conservatrice, dont le Luxemburger Wort.

Vint l’Occupation. Charles Juda qui avait été agriculteur à Walferdange, puis à Weiler, vivait entretemps à Beaufort. Tandis que sa mère Clara portait fièrement l’étoile jaune, Charles Juda ne pouvait accepter un tel marquage : « Fir mech war et eng Diskriminéierung, wëll jiddwer Friemen deen dech op der Strooss gesinn huet, dee konnt dech beleidegen. Ech war deemools jonk an ech weess net op dat esou einfach ewech gaange wier », explique-t-il dans une interview accordée à RTL-Hei Elei en 1989. Ce refus lui vaudra d’être interné au camp de travail de Greimerath (Wittlich) chargé de la construction de l’autoroute du Reich, mais d’où il réussira à s’évader. Des rumeurs couraient à propos de déportations dans la région. De retour à Luxembourg, il retrouve sa mère saine et sauve. Elle avait réussi, en se barricadant chez elle, à échapper au premier convoi Luxemburg-Litzmanstadt qui compta 323 Juifs de Luxembourg.

Il y passe deux semaines, mais entend parler de nouvelles déportations. Charles Juda décide de retourner en Allemagne pour traverser le Rhin à la nage et gagner la Suisse dans l’espoir d’y retirer l’argent que la vente de la ferme familiale en Allemagne leur avait apporté. Mais peu après son arrivée en Suisse, des gendarmes le découvrent. Il risque l’extradition. Autant me tuer avec votre fusil, ça reviendra au même, leur répond Charles Juda – les gendarmes décident de le laisser rentrer à la nage…

Lorsque plusieurs jours plus tard, il est de retour, la nuit, à Beaufort, ses voisins lui apprennent que sa mère est partie avec le deuxième convoi. Il ne la reverra plus. Désespéré, Charles Juda est accueilli par ce couple sans enfants, les Jodocy : « D’Jodocys
ware gutt kathoulesch Leit. An ech soen : wann all Mënschen esou wären wéi si ! Bei hinnen hat nëmmen de Mënsch eppes ze soen. Keng Nationalitéit, keng Relioun, keng Hautfaarf. Da bräichte mer keng Atombommen, kee chemescht Gas, keng Nato a kee Warschauer Pakt. Mais et ass awer net esou. Leider Gottes… », déclarera-t-il à RTL-Hei Elei. En tout, Charles Juda passera deux ans et demi dans le fenil des Jodocy.

Au lendemain de la guerre, pendant laquelle il aura été le seul Juif caché sur le territoire luxembourgeois, Charles Juda est au service des Américains où il rencontre Jeanne Salomon, qui deviendra son épouse en 1947. Comme lui, elle a perdu son père très tôt et, comme sa mère, la sienne était morte en déportation. Sauf que Jeanne Salomon n’avait pas seulement perdu son passé, on lui avait également détruit son futur. Comme elle l’écrira plus tard dans une lettre à la résistante autrichienne Ella Lingens, que cite Henri Juda : « Alles war ausgelöscht. Mein Kind – Asche – mein Mann – Asche – meine Mutter – Asche – Asche von Auschwitz. »

Jeanne Salomon était arrivée au Luxembourg en 1935, suite au référendum sur le statut de la Sarre, région sous administration de la Société des nations depuis le Traité de Versailles (1919), et qui avait voté le 13 janvier à 90 pour cent en faveur du rattachement à l’Allemagne d’Hitler. Cet évènement, Jeanne Salomon l’avait vécu aux premières loges, en tant que journaliste au sein de la rédaction de la Volksstimme, l’organe de presse officiel du SPD dans la Sarre autour du mythique Max Braun, militant en faveur du maintien du statut quo et tête pensante de la résistance à la propagande nazie.

Au Luxembourg, où elle vivait avec sa mère Franziska, elle a rencontré le tailleur Bernard Ingwer, qu’elle épousa en 1938. Mais au moment de l’introduction des lois raciales à Luxembourg en 1940, le jeune couple est contraint de se réfugier à Bruxelles, où il vivra deux ans. La mère, Franziska Salomon, qui avait décidé de rester à Luxembourg sera transférée au couvent de Cinqfontaines, puis déportée au ghetto d’Izbica à bord du convoi du 23 avril 1942. Aussi, début 1943, la cachette des Ingwer est dénoncée par un Luxembourgeois. Arrêtés, ils sont transportés au camp de rassemblement de Malines, installé dans l’ancienne caserne de Dossin. De là, ils partent avec le convoi n°XX, quittant la Belgique à destination d’Auschwitz le 19 avril 1943. Stoppés en chemin par des résistants à Boortmeerbeek, 231 déportés réussissent à s’enfuir du train, 23 sont abattus et 95 repris dans les jours suivants, tandis que le couple Ingwer arrive à destination le 22 avril 1943.

La communication avait toujours été très pénible entre Henri Juda et sa mère. La plus grande partie de ce qu’il sait d’elle, il l’a découvert dans son protocole d’interrogation, préparé en amont des procès d’Auschwitz de Francfort. Dans sa lettre à Ella Lingens, sa mère écrit : « Zu meinem Leidwesen muss ich eingestehen, dass mir Briefe zu schreiben, immer schwerer fällt. Und wenn ich denke, dass ich vor dem tausendjährigen Reich einmal im Journalismus eifrig tätig war, könnte ich vor Wut heulen. Aber ich kann einfach keine Gedanken mehr in Serien produzieren, werde schnelle müde und geistig ausgehöhlt. » Les phrases qui suivent sont courtes, factuelles, froides. Elles relatent les différentes étapes de son voyage en enfer.

À son arrivée à Auschwitz, Jeanne Ingwer est assignée au bloc 10, le bloc d’essai du gynécologue SS Carl Clauberg, entre autre responsable de la stérilisation forcée de centaines de prisonnières. À proximité immédiate, le bloc 11 d’exécution et son mur noir devant lequel on fusille constamment. Impossible de ne pas entendre les cris, les tirs. Une fièvre aiguë, constatée par le Dr. Hautval, sauve Jeanne Ingwer de l’insémination artificielle. Transférée à l’infirmerie, elle y fera la connaissance d’Orli Wald (de son vrai nom Aurelia Torgau), l’ange d’Auschwitz, qui deviendra son amie. La résistante allemande lui avait demandé si elle connaissait le chef du Parti communiste luxembourgeois, Zénon Bernard. Orli Wald l’avait déchargé à son procès à Cassel, après avoir opéré un temps comme courrier pour les organisations de résistance au Luxembourg. Mais l’état de santé de Jeanne est de plus en plus préoccupant. On la croit atteint de fièvre typhoïde. En réalité, elle est enceinte : « Es stellte sich heraus, was wir in den beiden ersten Jahren unserer Ehe ersehnt, jedoch später gefürchtet hatten und vermeiden wollten in der Verfolgungszeit, war eingetreten und mein Mann und ich hatten nicht die leiseste Ahnung. » Comme Henri Juda ne l’apprendra que plus tard, cet enfant, un garçon, sera enlevé à sa mère quelques jours après la naissance et jeté dans un four, devant ses yeux…

En 1950, Charles et Jeanne Juda ouvriront un magasin de vêtements pour hommes à Bitburg, mais habiteront à Echternach. La mère d’Henri Juda, qui aurait pu devenir une journaliste remarquée, n’écrira plus. Elle se rendra à Francfort avec sa fille pour l’ouverture du premier procès d’Auschwitz, mais repartira outrée lorsqu’elle découvre que bourreaux et victimes sont logés dans le même hôtel. Pour ses enfants, elle demeurera le restant de sa vie une mère mutique et énigmatique. « Mitten unter uns. » C’était le titre choisi par Henri Juda pour sa conférence et ce sont également les mots sur lesquels il termine. Il lui semble important, à lui qui a grandi dans une famille juive au milieu d’Echternach la catholique d’insister sur l’existence de cette autre histoire, qui est la sienne, mais qui est aussi notre histoire à nous tous. Il aura parlé un peu plus de deux heures, sans rien révéler d’intime si ce n’est, à travers sa présence, sa volonté de continuer à porter une voix.

Nous l’avons dit plus haut : Henri Juda a voulu accompagner les transformations des années passées. Malheureusement, il a rencontré des résistances et le courage politique a parfois manqué pour mener les choses à bien, surtout après la claque du référendum de 2015. Un mémorial de la Shoah, exécuté par l’artiste franco-israélien Shelomo Selinger devrait être inauguré cet été. La Fondation pour la mémoire de la Shoah n’a pas vu le jour, les intérêts des avoirs juifs sur les comptes dormants qui devaient la financer s’étant révélés insuffisants. Un deuxième rapport sur la spoliation des biens juifs est toujours attendu. Reste que des évènements comme les conférences d’Henri Juda favorisent une meilleure compréhension des enjeux, et à juger par leur succès, on peut penser que le Luxembourg est davantage prêt à avancer en ce sens que ne le pensent certains politiques.

Frédéric Braun
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