Drogues synthétiques

Viele, viele bunte Smarties...

d'Lëtzebuerger Land vom 28.09.2000

Décomposer, analyser, recomposer... le travail des producteurs et trafiquants de drogues devient de plus en plus sophistiqué. " On en est au niveau moléculaire " constate Alain Origer, psychologue et thérapeute de formation, coordinateur national des actions dans le domaine de la toxicomanie au ministère de la Santé et responsable du Point focal du Luxembourg de l'Observatoire européen des drogues et toxicomanies (OEDT). 

Depuis deux ans, l'OEDT, en collaboration avec Europol, dispose d'un système d'alerte précoce, un réseau reliant les Points focaux et autres participants au projet et permettant de diffuser le plus rapidement possible les informations sur l'apparition d'une nouvelle substance synthétique. Dans le cas de l'émergence massive et persistante d'une nouvelle drogue, le comité scientifique de l'OEDT se réunit et établit des lignes directrices que les pays européens reprendront dans leurs législations nationales. Ce fut le cas récemment, lorsque le Luxembourg ajouta le MDMA, principal composant de l'ecstasy, dans le projet de loi portant réforme de la loi de 1973. 

L'année dernière, 11,7 millions de pilules d'ecstasy furent saisies dans l'Union européenne, une croissance exponentielle, selon Europol, qui constate une augmentation du nombre de saisies de deux à dix fois (146 pour cent au Luxembourg). " L'Europe devient le premier fournisseur d'ecstasy avec la prolifération de laboratoires clandestins, alimente tout le marché européen, mais également le marché nord-américain par la voie aérienne, " note Europol dans son rapport annuel 2000. Les laboratoires clandestins se situeraient avant tout aux Pays-Bas et, à moindre mesure, en Allemagne, en Belgique et en Espagne. Une pilule coûte en moyenne sept francs en production mais vaut 500 francs sur le marché. Un marché qui n'est plus dépendant des pays producteurs du tiers-monde mais fonctionne dans une autarcie des pays les plus développés. D'ailleurs, qu'est-ce que la méthadone sinon un substitut synthétique à l'héroïne, naturelle ? L'Onu estime le nombre de consommateurs de drogues synthétiques à trente millions de par le monde.

Sur l'ecstasy et d'autres substances synthétiques, on ne dispose pourtant que de peu d'informations. Surtout au Luxembourg. D'autres pays européens, comme l'Autriche, les Pays-Bas et surtout la Grande-Bretagne, offrent des systèmes de test des pilules consommées dans les boîtes et durant les grandes raves dans un esprit de réduction des risques d'une part, avec la volonté d'analyser et de connaître le marché et les substances, leur forme, leur mélange et leur toxicité de l'autre. Le Luxembourg doit se limiter à des tests de laboratoires effectués sur des échantillons provenant des saisies. Dans de rares cas seulement (quinze pour cent des analyses en 1998, selon Alain Origer), des traces de MDMA furent découvertes, souvent il s'agissait de simples mélanges de lactose et de caféine. Découvert en 1912 en Allemagne, l'ecstasy n'a connu son essor qu'à la fin des années 1980 et au début des années 1990 avec la déferlante techno qui parsema l'Europe de grandes raves. Substance psycho-active de la famille des amphétamines, le MDMA est généralement décrit comme dynamisant, euphorisant et entactogène (effet de "soutien émotionnel ", Glückspille). 

" Il y a cinq ans, nous craignions une explosion de la consommation de l'ecstasy, esplique Alain Origer, mais je crois qu'on peut dire qu'elle stagne actuellement. Une stagnation à un niveau relativement élevé, mais une stagnation quand même. " En 1994, 1,2 pour cent des élèves entre douze et vingt ans aurait avoué avoir essayé l'ecstasy ; en 1999, ils auraient été 3,1 pour cent affirme-t-il. L'ecstasy se situerait donc en deuxième position des drogues illicites les plus consommées en Europe, ex-aequo avec les amphétamines, derrière le cannabis. Des explications pour une telle " stagnation " ? Peut-être que les nombreux articles dans la presse jeune et de musique y sont pour beaucoup : les reportages de mauvais trips, les publications des dernières découvertes sur la neurotoxicité du MDMA ont forcément un effet. Selon l'OEDT, les plus récents résultats de recherches sur des singes prouvent que quatre jours d'exposition à la MDMA suffisent pour infliger au cerveau des dommages persistants pendant six ou sept ans ; sur les humains, les tests prouvent des dommages irréversibles sur les neurones producteurs de sérotonine.

Dans son étude sur " Les drogues synthétiques de type 'Ecstasy' au Grand-Duché de Luxembourg " publiée il y a deux ans, le Centre de prévention des toxicomanies (CePT) constata une forte corrélation entre la consommation d'ecstasy et l'utilisation de toutes sortes de médicaments (somnifères, tranquillisants, anti-douleurs, coupe-faim…) " Cela me semble évident, parce que nous avons l'habitude de prendre des pilules pour tous les maux, dit Thérèse Michaelis, directrice du CePT, leur prise est discrète et hygiénique. " Et d'établir un parallélisme culturel entre l'émergence du cannabis à fumer sous forme de cigarettes avec la forte propagation du tabac parmi les baby-boomers de l'après-guerre et cette nouvelle forme de prise de drogues avec l'incroyable prolifération des médicaments. Les designer drugs du marché noir font ainsi simplement écho aux lifestyle-drugs de l'industrie pharmaceutique : impuissant ? Viagra ! Dépressif ? : Prozac est là pour vous aider ; Valium, Tranxène ou Temesta pour calmer, en veux-tu, en voilà. En 1995, chaque patient luxembourgeois se faisait prescrire pour 10 446 francs de médicaments en moyenne (source : étude de l'Union des Caisses de maladies, publiée en 1999). D'ailleurs, n'est-il pas significatif que le système carcéral luxembourgeois, dépassé par les problèmes humains des détenus, ne sache répondre autrement qu'en prescrivant des médicaments ? allant jusqu'à 210 comprimés en une semaine. (voir d'Land 38/00) ?

Dans un article intitulé No Drugs, no Future (Konkret, août 2000), Günter Amendt écrit: " [Der] kollektive Zustand einer permanenten Überforderung und chronischen Überreizung, wo die körpereigene Chemie nicht mehr ausreicht, den Organismus des Menschen physisch wie psychisch anzupassen an die Geschwindigkeit der Maschinen und Prozessoren, hat das Verlangen nach Hilfsmitteln zur pharmakologischen Wiederherstellung einer ausgeglichenen‚ 'harmonischen Persönlichkeit' sukzessive wachsen lassen. " Et d'établir un lien entre le "turbo-capitalisme" (Edward Luttwark) et le formidable essor de l'industrie pharmaceutique. 

Même si les adolescents avec lesquels travaille le service Solidarité Jeunes de Médecins sans frontières leur sont majoritairement assignés pour consommation de cannabis et dérivés, Alain Massen connaît par son travail sur le terrain les habitudes des consommateurs et constate la banalisation de l'utilisation de toutes sortes de substances synthétiques comme solution à tous les problèmes. Les limites entre substances légales et illégales sont quasi inexistantes : la prise de médicaments souvent observée en milieu domestique est simplement reproduite, chaque malaise, chaque mal de vivre trouve ainsi sa réponse sous forme de comprimé. Selon lui, les jeunes n'auraient aucun scrupule à franchir la limite entre substances légales et illégales, " pour eux, il s'agit souvent plutôt d'une automédication que d'un signe d'échec ou de faiblesse. " Si une récente étude sur la santé au travail démontra que 28 pour cent des travailleurs signalent des problèmes de santé liés au stress, on imagine aisément les effets néfastes des mauvais résultats des élèves dans le système scolaire luxembourgeois sur la santé et la consommation de toutes sortes de médicaments. 

Des études empiriques démontrent que les consommateurs de drogues, toxicomanes ou occasionnels, utilisent aujourd'hui les drogues consciemment, mélangeant les psycho-actifs et les calmants, dosant cannabis, ecstasy, calmants, speed, cocaïne, héroïne ou champignons hallucinogènes selon les effets désirés. " Comment encore détecter les limites entre ce qui est permis et ce qui est défendu ?  se demande Thérèse Michaelis : dans les nouveaux smart shops aux Pays-Bas on peut tout acheter qui n'est pas explicitement défendu : des cactus et des champignons hallucinogènes, des aphrodisiaques, des manuels de yoga, de l'encens… les limites sont devenues perméables. " Trop perméables à son goût, puisque le discernement devient impossible pour des jeunes auxquels les éducateurs ne savent souvent plus transmettre de normes. 

Et l'étude sur le cannabis effectuée en début d'année (voir d'Land 22/00) prouve à quel point le marasme législatif actuel a des effets néfastes, puisque quarante pour cent des personnes interrogées ignorent si la consommation de cannabis est légale ou non. Depuis ses débuts, le Centre de prévention plaide pour une discussion démystifiée, dépassionnée et objective sur les drogues, et s'attelle pour cela à fournir une information aussi complète que possible sur les substances et modes de consommation qui existent. " L'adolescent moyen ne va pas bien, ils le disent eux-mêmes dans les sondages," constate Thérèse Michaelis, mais que cette détresse n'est pas vraiment articulée. " Le marché noir touche l'adolescent là où il est : dans la rue ou dans les bars. Avec les médicaments prescrits, on connaît au moins la composition et les risques ". Pour elle, il n'y a d'ailleurs qu'un pas entre les boissons alcoolisées sucrées, commercialisées avec beaucoup de succès depuis peu, et l'alcoolisme. La structure sociale de la consommation et l'effet de griserie recherché sont les mêmes. " En fait, toutes les drogues ne sont que des substitutions : elles produisent des effets qu'on ne retrouve pas d'une autre façon. "

Ainsi, la tendance à la renaissance de drogues dites naturelles comme les champignons hallucinogènes qu'on observe parallèlement aux drogues synthétiques s'explique aisément par une autre observation culturelle : un engouement pour un ésotérisme réactionnaire et régressif comme réponse au tout technologique, comme reniement de l'accélération du "turbo-capitalisme". Le chant des baleines contre les beats per minute. Les drogues qui accompagnent ces phénomènes ne sont jamais que des mécanismes de défense. 

Viennent de sortir :

Comité de défense sociale, Projet "Camionnette - Abrigado": Rapport d'activité 1999

Jugend- an Drogenhëllef : Rapport annuel 1999

Centre de prévention des toxicomanies : Rapport annuel 1999. 

josée hansen
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