Photojournalisme

La route des damnés

d'Lëtzebuerger Land du 26.05.2017

Le métier de photojournaliste, de journaliste en général, n’est pas facile, carrément dangereux dans les temps que nous vivons, et non seulement en Turquie, 151e pays au classement mondial de la liberté de la presse. Dernière victime, le Français Mathias Depardon, arrêté il y a une dizaine de jours alors qu’il était au travail dans le Kurdistan turc pour le magazine National Geographic, accusé de propagande pour une organisation terroriste. Conditions difficiles quand la prison guette à tout moment, au mieux l’extradition, autre chose suffirait à la peine du métier, quand il s’agit de faire face à la misère, la violence les plus insupportables, et trouver la façon de les relater.

On connaît l’engagement de Samuel Bollendorff, qui va du mal-logement et du sida en France aux oubliés du miracle économique en Chine et à l’intifada en Palestine. Et début avril, une page entière du Land signalait son dernier travail, les réfugiés sur la route desquels il s’est mis (d’Land 14/17). Une photographie en donne un grand panneau où figure le mot Hope. Peut-être que c’est un peu l’espoir qui fait partir ces dizaines ou centaines de milliers de migrants ; non, ce qui les fait partir, c’est la volonté de survie, d’échapper à une mort quasi certaine, d’échapper aux bombes, à la famine.

Les photographies de Samuel Bollendorff, sous la Canopée des Halles de Paris, visibles jusqu’à la mi-mai, n’ont pas le caractère direct, immédiat, le scandale tel que le monde, pris un moment d’une émotion véritable, l’a reçu en pleine figure avec l’image du petit Aylan sur une plage de Turquie. Samuel Bollendorff procède autrement, il montre sur le chemin des damnés les barbelés, les tours de guet, leurs gîtes provisoires, leurs tentes sur des terrains insalubres, des amas de gilets, ont-ils servi, sauvé des vies, on ne sait trop, on sait qu’on leur vend de faux gilets de sauvetage qui se gonflent d’eau et tirent vers les fonds. Quelque 3 700 trois mille sept cents disparus en mer en 2015, plus de cinq mille en 2016 ; dans son reportage dans le journal le Monde du 13 mai dernier, l’écrivain italien Erri De Luca nous dit qu’il faut écrire en lettres et non pas en chiffres, quand il s’agit de vies humaines.

La nuit tombe sur l’Europe…, les photographies se trouvent prolongées par un film, d’une quinzaine de minutes, il faut absolument le regarder, l’écouter, sur le site de Samuel Bollendorff. Pour le regard, rien que les vagues de la mer entre la Turquie et telle île grecque, pour l’écoute, la voix de Catherine Deneuve qui lit un texte du photographe, mué en auteur, à l’accent très durassien. La nuit tombe sur l’Europe, dans quel sens prendre finalement ces mots, et c’est l’heure des passeurs. Encore heureux que ce soit aussi l’heure des navires de secours, des ONG, où s’est embarqué Erri De Luca, mais dont l’Italie veut restreindre les activités, allant jusqu’à les accuser de connivence avec les passeurs. Argument supplémentaire, ce serait de la faute de leurs interventions si des bateaux pneumatiques partent. « C’est comme si l’on disait que les maladies existent à cause des médicaments. »

Sur le bruit incessant des vagues, leur mouvement ininterrompu, et peu à peu l’obscurité confondant la mer et la côte, la voix de Catherine Deneuve égrène le malheur des réfugiés, rappelle Maria qui a été violée par un passeur, Saïd dont la femme et les enfants se sont noyés, Mohammad dont les enfants lui glissent des mains… À nous de penser à eux à notre tour, et ne pas oublier les morts dans le camion abandonné en Autriche. La voix poursuit, débite à la file toutes les malheurs possibles, parcourt la route des damnés, avec la clôture en Hongrie, la jungle à Calais, dit le déshonneur tombé sur l’Europe.

À un tel degré de concordance d’un fond (ou en l’occurrence osons les termes de témoignage et de message) et d’une forme, c’est du bel art, du grand art. Pareille qualité, sur le même sujet, vous la retrouverez dans les photographies d’Aida Silvestri, qui participe à l’exposition chez Arendt & Medernach, avenue Kennedy, jusqu’au 15 septembre prochain. Aida Silvestri est elle-même originaire d’Érythrée, elle montre les portraits floutés d’une demi-douzaine de réfugiés (qui ont eu la chance de parvenir à destination), et sur leur buste et leur visage est inscrit, brodé, leur parcours, sans autre indication. Des textes les accompagnent, et une fois encore, là aussi, l’œuvre atteint aux sommets de l’art (engagé, politique) et de l’humanité.

Pour plus d’informations : www.samuel-bollendorff.com.

Lucien Kayser
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