Art contemporain

Comment être à la fois au Luxembourg et à la Biennale de Venise ?

Mike Bourscheid, Hank W.
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 26.05.2017

Un tabouret rafistolé – la vie. À l’époque où la « maladie grave » de la consommation influence toute décision de la vie quotidienne, un vieux tabouret cassé trouverait, dans le meilleur des cas, sa place dans un service de recyclage. Mike Bourscheid, l’artiste qui représente le Luxembourg à la 57e Biennale de Venise (voir notre supplément Musées, d’Land 20/17), choisit souvent de garder les objets et de les restaurer. Réparer quelque chose qui est cassé, qui vieillit et qui est fragile : il s’agit, pour commencer, d’une position de vie.

Un tabouret bancal – l’art. Position d’artiste maintenant, Bourscheid voit en ce tabouret – le plus banal qui soit – une sculpture potentielle. La réparation devient ainsi le processus de transformation de l’objet en œuvre d’art. Et parce que les pieds de l’objet sont inégaux, l’artiste leur crée des souliers, plus précisément : des talons. Non-chaussé donc, le tabouret est instable.

Un tabouret fragile qui danse – la performance. En enlevant les chaussures du tabouret, celui qui risquerait de s’y asseoir commencerait un rodéo. De plus, si le cowboy ou la cowgirl de fortune aimait la musique, il pourrait alors enfiler les deux chaussures faites à la main, s’asseoir sur la chaise et produire des rythmes. Les talons sont faits de deux types de bois différents : leur sonorité sur le sol n’est pas la même ; comme les fils de fer qui servent à contenir les pieds du tabouret qui sont également conçus comme les cordes d’un instrument musical. Ce tabouret devient ainsi une sculpture qui peut être activée.

Les œuvres de Mike Bourscheid constituent les univers de chacune de ses performances : il fabrique tout à la main, toutes ses sculptures, les costumes, et tous les accessoires nécessaires à ses performances. Ces costumes sont ceux des personnages que l’artiste invente, quand il les porte, il les incorpore : il devient alors à la fois le personnage et l’artiste qui le performe.

Filiation et références Le titre du tabouret est Hank W. C’est une référence à Hank Williams (chanteur de country américain) et à son fils Hank Williams Jr. – c’est aussi une référence à la filiation familiale – aux divers héritages physiques et psychiques que toute famille lègue à sa progéniture. La famille (référence obligatoire) et univers très longtemps présent dans le travail de l’artiste, est maintenant devenue l’arrière-fond, toujours conscient mais plus discret, qui laisse place à une création plus détachée. Comme si tout ce qui concerne la famille avait été réparé, ou transfiguré plutôt, en œuvre d’art. Sans jamais nier ses origines (le Luxembourg, sa famille, le village), l’artiste continue à créer ses personnages et il plonge maintenant dans son propre univers (les références choisies) : que ce soit la mode extravagante (de Thierry Mugler à Comme des Garçons) ; la culture underground et les rites populaires cathartiques (du carnaval à la fête foraine, en passant par la Love Parade et le voguing ou la musique country) ; ou l’histoire de l’art (de Louise Bourgeois à Joseph Beuys, et de Mike Kelley à Marie Chouinard ou Michael Clark).

Un symbole fragile qui parle de pouvoir. L’univers de Mike Bourscheid est d’abord celui de la vie quotidienne – de l’artiste comme être humain, travailleur et créateur – ; il devient ensuite une observation critique des dynamiques de pouvoir – au sein du couple, face aux institutions ou encore dans le monde de l’art. L’artiste part ainsi des injonctions normatives qui constituent les limites et les possibilités de la corporéité pour évoquer, avec un certain décalage et souvent avec humour, la possibilité de porter un autre regard – assumé et plus libre – sur soi d’abord, et sur le monde ensuite.

Car l’occupation d’un siège, est un symbole diachronique de pouvoir – que ce soit la chaise des membres de la famille autour de la table, les bancs d’école, le bureau de la direction ou le trône du Grand-Duc. Ce tabouret bancal et dansant évoque ainsi de manière symbolique, humble et humoristique la dialectique du pouvoir et de la soumission au pouvoir – l’obligation d’occuper un siège (et le rôle) qui lui correspond.

Une invitation pour Venise. « Je ne peux être à la fois présent à Vancouver où je vis, au Luxembourg et à la Sérénissime : j’ai donc dû envoyer quelqu’un pour me représenter Luxembourg : Hank W. », explique Mike Bourscheid lors d’un déjeuner au soleil au bord de la lagune. Thank you so much for the flowers vient d’être inauguré et ce tabouret constitue une présence discrète de l’artiste au Luxembourg. C’est une manière aussi d’inviter les Luxembourgeois à prendre l’avion pour la cité des Doges. Ce n’est par ailleurs pas un hasard si, le jour de l’inauguration de l’exposition, lors de la performance qui porte le titre du projet, l’artiste était assis sur une chaise, et portant un vase (qui, vide, pesait vingt kilos), il remerciait les visiteurs qui – parfois avec tendresse, parfois avec violence – y apposaient des fleurs. La chaise de Venise est maintenant suspendue sur le mur. Le tabouret du Casino, exposé comme sculpture, est suspendu dans le temps – en attendant d’être activé pour une performance.

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Sofia Eliza Bouratsis
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