Joëlle Elvinger prend de la hauteur et du recul à la Cour des comptes européenne 

La tête ailleurs

d'Lëtzebuerger Land du 11.10.2019

À la carte Mardi 14 heures 30. Henri Grethen (DP) achève son soufflé glacé à la mirabelle de Lorraine au restaurant du sixième et dernier étage de la Cour des comptes européenne. Au même moment, Joëlle Elvinger rêvasse sur les bancs de la Chambre alors que son boss, Xavier Bettel, s’adresse aux représentants de la nation. La députée libérale, 39 ans, remplacera en janvier le truculent membre luxembourgeois de l’organisation qui, depuis le Kirchberg, veille aux dépenses de l’Union européenne. À 69 ans, Henri Grethen dit stop. Après une carrière bien remplie, l’ancien homme politique et entrepreneur se concentrera en 2020 sur ses mandats caritatifs, notamment à la Fondation Kräizbierg et aux Hospices civils de la Ville de Luxembourg. Après douze années de loyaux services, il quittera au 31 décembre cet emploi réputé pépère. Henri Grethen rappelle que le chef du gouvernement « Jean-Claude » (Juncker) s’était demandé en 2007 ce que son ancien ministre de l’Économie allait bien faire auprès de cette institution aux tâches si ingrates. Décidé à quitter la politique après l’échec des élections de 2004, Henri Grethen ne regrette guère et révèle sa technique pour échapper à l’ennui : ne pas travailler sur l’examen général des recettes et des dépenses de l’UE, jugé « répétitif », mais sur les rapports spéciaux qui portent sur des problématiques ponctuelles comme les fraudes ou les investissements culturels, les deux sujets qu’il a couverts cette année. L’amateur de bonne chère et de beaux flacons préfère choisir à la carte.

Schnocks no more Joëlle Elvinger navigue entre deux eaux. Physiquement à la Chambre, la tête …ailleurs. Songe-t-elle à son job de dans deux mois ? Le Premier ministre lui a lui-même proposé le transfert au premier semestre. « L’accord de coalition prévoit qu’un représentant du DP occupe le siège luxembourgeois à la Cour des comptes européenne », explique la présidente du parti, Corinne Cahen. On s’interroge sur le relatif jeune âge de la candidate à ce poste généralement attribué en fin de carrière. Joëlle Elvinger aura quarante ans en janvier et sera, à ce titre, la cadette des membres de l’institution. Est-ce une punition du parti ? Un moyen pour permettre à Claude Lamberty l’accès à la Chambre ? Le secrétaire général du DP, un proche de Corinne Cahen, suit de 156 voix Joëlle Elvinger dans la circonscription Centre aux élections de 2018. La présidente balaie d’un revers de main avant qu’allusion ne soit faite. Le gouvernement n’est pas tenu de présenter « des vieux schnocks » et mise sur « les compétences ». « C’était presque aussi simple que pour Nicolas Schmit et le poste de commissaire », ironise-t-elle, ce mercredi soir, avant de retourner auprès des députés.

La prétendante défend son projet, « une occasion qui se présente une fois dans une vie ». « Il faut se poser les bonnes questions, fait valoir Joëlle Elvinger, est-ce que c’est un poste qu’on veut valoriser ? Est ce qu’on y veut des hommes politiques ou des personnes dotées d’expertise technique ? C’est la diversité qui fait la force d’un collège », conclut-elle. Mais comment se place la députée libérale par rapport à la grille de lecture qu’elle prodigue ?

Joëlle Elvinger tire une croix sur la politique. Pour six années au moins, durée d’un mandat à la Cour des comptes. La faute en partie à une déception, celle d’avoir « réussi à perdre » (comme dit un observateur un brin caustique) la mairie de Walferdange, normalement dévolue au parti démocratique, à l’exception de soubresauts chrétiens-sociaux (Erna Hennicot-Schoepges puis Marcel et François Sauber).

Dynastie représentative La défaite d’octobre 2017 est amère. La commune lui a été servie sur un plateau à la faveur de l’intronisation surprise du bourgmestre titulaire, l’avocat d’affaires Guy Arendt, comme secrétaire d’État au ministère de la Culture fin 2015. Échevine, elle avait accédé au poste si longtemps occupé par Carlo Meintz. L’ancien bourgmestre avait bleuté la commune dès les années 1960, notamment à travers le basketball (dont il a présidé la Fédération nationale) dans une sorte de berlusconisation de la politique locale. Le BBC Résidence, dont le « tricot » bleu rappelle davantage le parti démocratique que l’Alzette, a accompagné la gentrification de la commune, via la conversion des terres agraires en terrains habitables pour les cadres sup de la capitale toute proche. Le basket est de surcroît réputé moins populaire que le football, sport collectif dominant. On relèvera la présence de trois membres de la famille Elvinger à la présidence du club : le notaire Joseph «de Muck», son frère l’entrepreneur René et sa nièce (et fille de René donc), Joëlle.

Soixante millions à soixante balais La dynastie Elvinger prend racine à Walferdange, plus particulièrement sa section de Helmsange, dans les rues adjacentes au Centre sportif Prince Henri où le grand père André était cultivateur et où l’on joue maintenant à la balle orange. C’est ce qu’on lit dans les portraits de René Elvinger, père de Joëlle et visage de l’entrepreneuriat national. L’entrepreneur de l’année 2013 (dans un concours assez sélect’ réalisé par la firme d’audit EY) a, entre 1976 et 2011, gravi les échelons au sein de Elth, société productrice de composants pour l’électroménager et l’automobile (comme des thermostats ou des réservoirs pour essuie-glaces) basée à Steinsel (commune voisine dont Walferdange a fait sécession en 1851). Suite au décès en 2010 du représentant de la famille actionnaire de l’époque, Carlo Bianco, René Elvinger rachète, à soixante ans, les parts pour une soixantaine de millions d’euros via un management buy-out. Le procédé d’endettement porte des risques, mais surtout des fruits en l’espèce, puisque l’entreprise aux 3 000 employés (700 localement) répartis dans 18 filiales à travers le monde (Amérique, Asie et Europe) enchaîne les exercices bénéficiaires au point d’accéder aujourd’hui à un trésor de guerre supérieur à sa dette. Fort de sa réussite, René Elvinger, longtemps administrateur à la Fedil, soutient l’idée selon laquelle l’industrie garde un avenir en Europe occidentale.

Club service Mais le nom Elvinger tient surtout sa notoriété des services. André Elvinger, à l’origine de la fondation du cabinet éponyme en association avec Jean Hoss dans les années 1960 (et qui colonise aujourd’hui le tour de la place Churchill dans la capitale), est un cousin du grand-père de Joëlle, André. De l’autre côté, il y a Paul Elvinger, l’illustre ministre DP, père du Statec et de la diversification industrielle du Grand-Duché… avocat de formation et qui a à ce titre rejoint un temps André (l’avocat, pas le cultivateur) dans son étude. Dix inscrits au barreau portent le patronyme de Joëlle aujourd’hui, dont la députée. C’est ainsi qu’elle a effectué ses premières armes professionnelles sur la place, dans les affaires, après des études (Aix-Marseille puis Queen Mary University London). L’on retrouve sa signature dans une dizaine de sociétés enregistrées au registre de commerce (Startrust, Ventrust ou encore Magister Holding). En 2005, année de son inscription au barreau, Joëlle Elvinger rejoint également le conseil communal, puis le conseil d’administration de la boîte de papa, Cebi… devenu entretemps sponsor principal de l’équipe de basket. Elle laisse toutefois son frère et sa sœur occuper des places plus importantes au sein de la société de Steinsel. La famille est soudée autour de ses intérêts. On les retrouve d’ailleurs au Rotary. Tous ses membres habitent en face du terrain de rugby de Walferdange, à proximité de la rue… Paul Elvinger.

Joëlle est entrée à la Chambre en 2013 pour la première fois, à la place de Corinne Cahen, devenue ministre. Elle s’est naturellement portée vers les sujets qu’elle avait traités dans sa vie professionnelle d’avant. Elle a notamment rejoint les commissions de l’Économie, la Commission des comptes et celle des Finances. À ces endroits, elle a porté des textes de lois emblématiques, notamment dans la fiscalité. On retient sans hésiter celui relatif à la fondation patrimoniale, écrit entre 2011 et 2014 entre la Banque de Luxembourg (où l’on retrouve des Elvinger dans la direction), le cabinet Elvinger Hoss Prussen, l’étude de Simone Retter et la rue de la Congrégation. L’outil devait permettre de garder le patrimoine au sein de la même famille sans payer (beaucoup) d’impôts et en garantissant un maximum de discrétion. Mais le projet a été remis aux calendes grecques, la faute à une réglementation internationale exigeant des instruments financiers une transparence que ladite fondation n’offrait pas. Le projet de loi devait être amendé en catimini au premier semestre 2015, en conformité avec la nouvelle directive anti-blanchiment, pour introduire un registre de bénéficiaires économiques des trusts pour passer la plénière, « avant l’été, si possible », selon la rapportrice du projet, Joëlle Elvinger, citée dans le Land en février 2015. « Nous l’espérons, et le ministre des Finances l’espère également très fortement (…). Nous avons des demandes régulières de la part de clients », surenchérissait la députée libérale.

Omission L’on s’interroge aujourd’hui face à l’absence de notification de sa participation dans Jopoly, société logeant le patrimoine familial (créée au Luxembourg en 1994 puis délocalisée en 2017 à l’adresse familiale dans le sud de la France), dans aucune de ses déclarations d’intérêts enregistrées à la Chambre depuis 2013. Interpelée mardi sur ce point, Joëlle Elvinger parle d’un oubli puis prend contact dès mercredi avec le Parlement pour y enregistrer Altitude, une société jusqu’alors non indiquée, alors qu’elle en est gérante (et donc tenue de le signaler), mais qui n’est pas celle logeant les avoirs familiaux (qui porte aussi le nom du yacht de 21 mètres arborant le lion rouge dans le port de Sainte Maxime). La société enregistrée a plutôt son domicile conjugal en actif et ne présente a priori pas de risque de conflit avec la bonne marche du processus législatif. Au contraire des intérêts dans la SàRL française qui pourraient avoir des « répercussions possibles sur la politique publique » (selon les termes du Code de conduite des députés), par exemple dans les discussions sur la convention de non-double imposition avec la France ou celles sur la fondation patrimoniale. Mais la question de l’allégeance du législateur à des sphères portant des intérêts particuliers potentiellement contraires à l’intérêt public peut également se poser sur d’autres sujets comme la rémunération via les plans « stock-options ».

Des frontières éthiques bornent en principe le pays des « chemins-courts ». Selon nos interlocuteurs, Joëlle Elvinger n’adopte que très rarement des postures idéologiques, mais opère davantage par loyauté envers ses cercles d’appartenance : le pays, le parti, la famille. L’un d’eux la qualifie de « bon soldat ». Quand on s’adresse à l’intéressée, celle-ci se justifie régulièrement par « on m’a proposé », « on m’a demandé ». Est-ce que c’est le moteur de son départ vers la Cour des comptes européennes ? En partie certainement, puisqu’elle écoute l’avis de la direction du DP. Mais le projet sert cette fois surtout ses intérêts personnels. Joëlle Elvinger ne semble pas partie à moyen terme pour les hautes sphères du parti démocratique, mais elle pourrait dans un horizon plus lointain. De Walfer au Kirchberg, elle prendra un peu de hauteur. Si toutefois son audition à la mi-novembre devant la commission de contrôle budgétaire du Parlement européen se déroule correctement et que l’État lui assure son soutien au conseil européen consécutif.

Pierre Sorlut
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