Anonymisation des échanges sur Internet

Qui est Dread Pirate Roberts ?

d'Lëtzebuerger Land vom 06.02.2015

Dans un procès en cours à Manhattan, le fondateur de la place de marché de l’ombre Silk Road est accusé par le ministère de la Justice américain d’avoir créé et géré un vaste supermarché de la drogue et d’être allé jusqu’à organiser des assassinats pour résoudre un différend avec un pourvoyeur. L’accusé s’appelle Ross Ulbricht : un passionné d’Internet et de bitcoins qui a étudié à l’université de Dallas, aujourd’hui âgé de trente ans. Selon l’accusation, il serait, depuis la création de la plateforme et jusqu’à sa fermeture par le FBI en 2013, Dread Pirate Roberts, son principal animateur et une sorte d’ennemi public numéro un.

Alors que le procès tend vers sa fin, une image très contrastée émerge : d’un côté, le parquet dépeint un homme sans scrupules prêt à tout pour faire tourner son supermarché en ligne de stupéfiants ; la défense maintient que Ross Ulbricht, qui est derrière les barreaux depuis son arrestation en octobre 2013 à San Francisco, a certes imaginé et créé Silk Road, mais en a cédé la gestion à d’autres au bout de quelques mois. Sa famille et ses proches brossent le portrait d’un altruiste visionnaire, plutôt libertarien au plan idéologique, et certainement pas le criminel endurci qu’entend faire condamner l’accusation.

Silk Road, créé en 2011, faisait appel à Tor, un logiciel d’anonymisation des échanges sur Internet qui met ceux-ci à l’abri des oreilles et yeux indiscrets. La plateforme appartenait à ce qu’on appelle le « Dark Web », ce pan invisible du Net auquel ne participent que ceux qui se donnent la peine d’apprivoiser des logiciels de routage anonyme et de cryptage. 70 pour cent des produits proposés sur Silk Road était des drogues. L’offre était classée en stimulants, produits psychédéliques, médicaments sur ordonnance, précurseurs, autres, opiacés, ecstasy, substances dissociatives, cannabis et stéroïdes. Les conditions d’utilisation interdisaient les transactions portant sur de pornographie infantile, cartes de crédit volées, les assassinats et les armes de destruction massive. Les paiements se faisaient en bitcoins (ce qui a contribué, de manière assez illogique, à ce que certains jettent l’opprobre sur la cybermonnaie).

Certains de ceux qui défendent Silk Road font valoir que même à son apogée, la plateforme ne représentait qu’une fraction infime du trafic de drogue à travers le monde tout en constituant un modèle alternatif à l’univers criminel du trafic traditionnel, susceptible de neutraliser les intermédiaires, de garantir la qualité des produits et d’éviter la violence qui accompagne presque systématiquement les trafics conventionnels.

Si l’on en croit les comptes rendus d’audience, le ministère public n’a pas réussi à prouver de manière univoque depuis le début du procès le 13 janvier que Ross Ulbricht a bien été Dread Pirate Roberts (DPR), ou en tout cas qu’il a incarné ce personnage jusqu’à la fermeture de la plateforme en 2013. De nombreux indices tendant à prouver que Ross Ulbricht est bien DPR ont été installés par des personnes mal intentionnées qui souhaitaient incriminer Ulbricht et ayant accès à son ordinateur, soutient la défense. Elle soutient que Ross Ulbricht a créé Silk Road comme une « expérience économique » inoffensive, et que sa créature s’est par la suite développée hors de son contrôle.

L’avocat de Ross Ulbricht a enjoint le tribunal à se méfier de preuves à charge glanées sur le Web, soulignant qu’elles avaient pu faire l’objet de manipulations et distorsions de la part de ceux qui ont intérêt à charger son client pour se mettre eux-mêmes à l’abri. Ross Ulbricht est-il le trafiquant prêt à tout que poursuit le FBI ou l’idéaliste généreux et inventif que défendent bec et ongles ses parents et amis ? Concernant les accusations d’assassinat – Ross Ulbricht aurait selon le parquet fait appel à des Hell’s Angels pour éliminer des personnes qui le gênaient –, il semble acquis que personne n’a été tué dans ce contexte et probable que les échanges à ce sujet relèvent d’une manipulation. Ross a été reconnu coupable ce mercredi et, sauf coup de théâtre, il sera lourdement condamné. L’écart reste néanmoins béant entre le Ross Ulbricht que décrit par la défense, sympa et génial, victime de criminels de l’ombre endurcis, et Dread Pirate Roberts, organisateur calculateur et méthodique d’un vaste bazar de drogues en ligne.

Jean Lasar
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