Réfugiés 

La France durcit le ton

d'Lëtzebuerger Land du 04.03.2016

La crise des migrants est en train de déchirer l’Europe, et en son sein, le couple franco-allemand. Le fossé se creuse entre la chancelière allemande Angela Merkel et les partisans d’une fermeture des frontières. Le Premier ministre français Manuel Valls n’est pas étranger à l’isolement d’Angela Merkel. À plusieurs reprises, il a contesté la politique d’accueil proposée par Berlin.

Lors de la conférence sur la sécurité de Munich le 13 février, Manuel Valls a affirmé que « L’Europe ne peut accueillir davantage de réfugiés. » Un message très clair en faveur de la fermeture, adressé à l’Allemagne. « Je suis venu faire passer un message d’efficacité et de fermeté », a-t-il déclaré en visitant un centre pour réfugiés dans la banlieue de Munich. Le Premier ministre a ainsi rappelé que Paris n’était « pas favorable » à la mise en place d’un mécanisme de répartition permanent des migrants dans l’Union européenne, comme le propose la chancelière allemande Angela Merkel. Depuis le début de la crise, Berlin souhaite créer une « coalition » de pays européens volontaires pour accueillir les migrants. L’Allemagne a déjà ouvert ses frontières à plus d’un million de personnes ces derniers mois.

À Munich, Manuel Valls a ouvertement critiqué cette solution et affiché son scepticisme. « Il faut être réaliste : quels pays vont accueillir plus de migrants ? La Suède, le Danemark, la Finlande, qui ont déjà beaucoup accueilli ? Le Royaume Uni ? Je ne vous fais pas un dessin... L’Italie, qui peut à tout moment être confrontée à une nouvelle vague venue de Libye ? » En septembre dernier, François Hollande s’était pourtant montré plutôt ouvert à un tel mécanisme. La France et le monde étaient alors sous le choc de la photo d’Aylan, cet enfant syrien de trois ans retrouvé mort sur une plage turque. Entretemps, l’aggravation de la crise des réfugiés et les attentats du 13 novembre à Paris ont durci la position française.

À charge de Manuel Valls de faire entendre ce durcissement. Le Premier ministre demande désormais de s’en tenir au simple accord de « relocation » européen portant sur l’accueil de 160 000 réfugiés conclu l’été dernier. Ce plan prévoit que la France accueille 30 000 réfugiés sur deux ans. « La France s’est engagée pour 30 000 réfugiés. Dans le cadre de ces 30 000, nous sommes toujours prêts à accueillir des réfugiés. Mais pas plus », a précisé Manuel Valls.

« Nous ne sommes pas favorables à un mécanisme permanent de relocalisation. Le temps maintenant est de mettre en oeuvre ce qui a été discuté et négocié : des ‘hot spots’ [centre d’enregistrement des migrants arrivant dans l’UE], des contrôles aux frontières extérieures, etc. », a-t-il précisé lors de son déplacement à Munich. Si les États membres de l’UE se sont accordés sur le plan de relocation, les quotas prévus ne sont pas respectés. Seuls 500 personnes sur les 160 000 ont pu bénéficier d’une réinstallation.

Que propose alors la France pour faire avancer ce dossier épineux ? PourManuel Valls, « Dire ‘venez tous’ peut finir par détruire les fondements de l’Europe. Il faut un contrôle assuré des frontières extérieures de l’Union, sinon ce sera le retour des frontières intérieures ». Le Premier ministre propose des pistes en dehors de l’Europe : « Les solutions sont au Levant, en Turquie, en Jordanie, en Méditerranée » défend-t-il.

Une action conjointe avec Ankara a été discutée lors d’un sommet européen à Bruxelles le 19 février. « Avant cette réunion, il y avait ceux qui doutaient de la nécessité de résoudre le problème de la crise des réfugiés ensemble avec la Turquie. (…) Nous avons confirmé qu’il n’y a pas d’alternative à une bonne, intelligente et sage coopération avec la Turquie », a déclaré le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker à l’issue de ce sommet.

La Turquie, d’où partent l’essentiel des migrants vers l’Europe, est un pays clé dans la résolution de la crise. Mais elle accueille déjà 2,7 millions de réfugiés Syriens. Un plan d’action a été conclu en octobre dernier entre la Turquie et l’UE. Son but est d’endiguer les flux de migrants en direction de la Grèce, en améliorant la surveillance des frontières et la gestion sur place des réfugiés. En échange, Ankara obtient un programme de trois milliards d’euros d’aide et une reprise du processus d’adhésion à l’Union européenne. L’UE et la Turquie se retrouveront le 7 mars à Bruxelles pour un sommet extraordinaire consacré à la crise des migrants. En attendant, devant l’afflux grossissant des réfugiés, les États d’Europe cèdent aux réflexes nationaux de protection et suspendent un à un les accords de Schengen sur la libre circulation. La Belgique a ainsi rétabli des contrôles aux frontières de crainte que le démantèlement partiel de la « jungle » de Calais provoque un afflux de migrants.

Même les pays historiquement accueillants comme l’Autriche ou la Suède ferment leurs portes. Si chaque pays se replie, cela risque d’entraîner un isolement complet de la Grèce, qui se transformerait en un immense camp de réfugiés. Les arrivées en Europe ne faiblissent pas : des milliers de migrants traversent chaque jour la mer Egée, plus de 100 000 sont passés depuis le début de l’année.

Marianne Rigaux
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