Nouvelles têtes

La passeuse

d'Lëtzebuerger Land vom 19.05.2017

Sandra Schwender arrive au rendez-vous toute pimpante. Printanière avec son haut fleuri, ses cheveux foncés retenus dans un chignon parfaitement rond fixé en haut de sa tête, une frange raide ouvrant sur des yeux clairs riants. Nous nous rencontrons au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, l’endroit où elle travaille depuis un an en tant que responsable du département médiation. Les médiateurs, ce sont ces passeurs d’art contemporain que Marie-Claude Beaud avait jadis introduits au Mudam, des accompagnateurs du public en quelque sorte, qui sont une présence bienveillante, à tout moment disponibles pour accompagner le public dans sa visite d’une exposition. Au Casino, Sandra Schwender travaille avec les autres membres de l’équipe, comme le directeur Kevin Muhlen, les responsables des expositions et ceux des publics à l’élaboration d’une programmation culturelle attractive, qui complète les expositions. Ainsi, elle participa à la table-ronde avec les chercheuses Agnès Prüm et Sonia Kmec sur le rôle social et culturel des stations-service au Luxembourg, dans le cadre de l’exposition du duo Fort, ou a fait intervenir le photographe, réalisateur (Foreign Affairs) et directeur artistique du quotidien autrichien Die Presse, Pasha Rafiy, dans l’actuelle exposition du Casino Looking for the clouds, pour parler du photojournalisme et des images de presse.

Si elle pétille d’idées, c’est que Sandra Schwender est revenue au Luxembourg il y a un an, avec un curriculum bien fourni d’expériences collectées durant une douzaine d’années à Vienne. Une ville choisie au hasard et sans la connaître après son bac au Lycée technique des arts et métiers, parce qu’elle voulait étudier les arts plastiques dans une ville germanophone. « Je n’avais jamais l’ombre d’un doute sur le fait que je voulais faire quelque chose dans le domaine de l’art », se souvient-elle. À Vienne, elle suit donc une formation universitaire en histoire de l’art, avec spécialisation en art contemporain et la pratique muséale et d’exposition. Des études qu’elle complète par des stages, chaque été, au Luxembourg (Galerie Clairefontaine, Musée national d’histoire et d’art, Casino Luxembourg, déjà) et à Vienne (Kunsthalle). Ces stages lui permettent de voir toutes les facettes des métiers possibles – et d’affiner son profil. Elle passe huit mois au département presse du Mumok à Vienne, puis devient assistante de l’artiste d’origine suisse qui vit et travaille à Vienne Nives Widauer. « Là, j’ai vu le métier du côté de l’artiste », dit-elle. Et de très près : elle aide l’artiste à monter son archive, à la mettre en ligne, assure sa comptabilité et l’assiste dans ses relations avec les curateurs, historiens de l’art ou autres artistes.

C’est ainsi que, peu à peu, Sandra Schwender allie le côté administratif et le côté créatif du professionnel des musées. Et, par un enchaînement de hasards et d’opportunités, devient d’abord curatrice, puis responsable artistique ad interim du Kunstverein Das weisse Haus à Vienne. Créé sur initiative privée de Alexandra Grausam et Elsy Lahner il y dix ans maintenant, en 2017, soutenu (modestement : la maison a un budget annuel de l’ordre de 150 000 euros) par la main publique, Das weisse Haus occupe des bâtiments désaffectés avant leur destruction pour y réaliser des projets de jeunes artistes contemporains. Sandra Schwender y soutient aussi les artistes luxembourgeois, en montant par exemple Une affaire luxembourgeoise en 2013, avec Fabienne Feltus Esther Koenig, Sandra Lieners, Max Mertens, Pasha Rafiy et Sté Ternes – tous ses compatriotes qui ont fait leurs études ou vivent et travaillent à Vienne. Jo Kox, alors directeur administratif du Casino, se trouve par hasard à Vienne le jour du vernissage et invite spontanément Sandra Schwender à participer à une des « visites curateurs » qu’organise le forum d’art afin d’encourager l’échange entre artistes autochtones et la scène internationale. Schwender est de la partie en 2015, avec le Français Paul Ardenne, alors commissaire du pavillon de Filip Markiewicz à la biennale de Venise, le curateur belge Alberto Garcia del Castillo (Nosbaum Reding), la curatrice finlandaise Kati Kivinen et le Polonais Daniel Muzyczuk. Visites d’ateliers, présentation de portfolios, échanges et discussions avec des artistes luxembourgeois permettent aux professionnels internationaux de découvrir des artistes autochtones – et, dans l’idéal, de les intégrer dans leurs futures programmations. « Je connais beaucoup d’artistes », estime Sandra Schwender, qui continue à travailler comme curatrice indépendante. Ainsi, elle vient de monter, en début d’année et en collaboration avec Günther Oberhollzener, une exposition de groupe sur le collage en art contemporain, intitulée Stratified. Fragmentierte Welt(en), au Weisses Haus à Vienne, après qu’a eu lieu Spurenelemente, une monographie de l’artiste luxembourgeois Max Mertens au même endroit. « Le plus chouette avec le métier de curatrice, c’est le contact avec les artistes, aller dans leur atelier, voir comment ils travaillent… », explique Sandra Schwender.

Sandra Schwender, 32 ans, est de cette jeune génération de professionnelles de l’art, presque toutes des femmes qui, comme Stilbé Schroeder (voir page 28), ont grandi avec la nouvelle scène artistique au Luxembourg, pour lesquelles le Casino était toujours là, aussi loin qu’elles se souviennent, qui ont fait leur formation à l’étranger et reviennent avec des idées plein la tête et de l’énergie à revendre. Elles pourraient être le fondement de ce renouveau dont la scène institutionnelle a si cruellement besoin en ce moment. « En dix ans, constate Sandra Schwender, il s’est beaucoup passé au Luxembourg », les expositions autogérées, les initiatives éphémères… Mais pour elle, vu de loin, le Casino restait de toute façon toujours la maison la plus attractive au grand-duché, celle aussi avec la meilleure renommée internationale. Elle sait qu’il y a du pain sur la planche à la médiation, qu’au-delà des quelque 15 000 visiteurs par an, il y a tout un potentiel à développer. Surtout du côté des autochtones, plus timides à franchir le pas rue Notre-Dame que les touristes. Une présence souriante comme celle de Sandra Schwender, ou de ses collègues, l’artiste Sandra Lieners ou Isabelle Weis (responsable de l’accueil), peut aider les visiteurs à surmonter leur appréhension, leur peur de l’art contemporain qu’ils craignent toujours de ne pas comprendre. Alors qu’il suffit, souvent, de regarder, écouter, se laisser entraîner.

josée hansen
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