Photographie

Géographie des frontières

d'Lëtzebuerger Land vom 04.01.2013

Ce n’est pas son premier tour aux confins d’un pays. Andrés Lejona avait déjà parcouru – c’était quand il habitait à Carthagène dans les Caraïbes colombiennes –, la côte de l’Amérique du Sud entre terre et mer. C’est donc presque naturellement qu’il a répété l’expérience au Luxembourg. Le jour où on s’est vus dans le lieu d’exposition, la Fondation de l’architecture, le photographe s’est en effet rendu compte que l’échelle territoriale en moins, la carte du grand-duché a la forme inversée du continent sud-américain !
Installé désormais au Luxembourg, le photographe, partant d’un projet personnel imaginé en 2010, a parcouru pendant un an et demi les limites de notre territoire national dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. C’est aussi de cette manière qu’est organisée l’exposition, présentant trois catégories – l’allemande, la belge et la française – de lieux de passages avec nos voisins géographiques. Il a obtenu pour cela une bourse du ministère de la Culture et un livre (tiré à 300 exemplaires numérotés) a été financé par le Centre national de l’audiovisuel. À quoi ressemblent donc architecturalement parlant (la Fondation de l’architecture est en ce sens un excellent partenaire du projet) la quarantaine de lieux inventoriés, partant symboliquement de Schengen ? Ce village mosellan, aux confins du Dreiländerecke étant, faut-il le rappeler, entré dans l’histoire comme lieu de la signature des accords garantissant la liberté de circulation aux citoyens des pays membres dans l’espace de l’Union européenne.
On ne pense plus guère depuis une quinzaine d’années maintenant, à ces lieux de passage autrefois obligés. Hormis l’aéroport, aux contrôles renforcés depuis les attentats new-yorkais, il fallait montrer patte blanche sur la route, dans les trains et en franchissant les ponts des rivières frontalières. L’exposition est l’occasion de se rappeler ces catégories douanières et Lejona s’est attaché à en photographier – le mot est juste – l’esprit du lieu. Les visiteurs seront sans doute surpris, car ils découvriront des architectures fort différentes. La palme de la sophistication architecturale revient à la douane d’Echternach Vieux Pont. Érigé en 1916, ce pavillon ne dépare pas dans le paysage historique de l’abbaye. Côté Moselle allemande, les localités avaient, elles, le choix entre plusieurs types de bâtiments préfabriqués et le bureau des recettes des chemins de fer d’Esch-sur-Alzette a indéniablement un air de famille avec les bâtiments administratifs de la gare d’Esch et de Luxembourg.
Ce bâtiment sera malheureusement, nous apprend Andrés Lejona, bientôt démoli, ce qui a déjà été le sort, depuis les prises de vue, du pavillon de la douane de Wormeldange. Quoique modeste, cet édicule années 1950 fait partie de ces bâtiments fonctionnels, aux fins montants métalliques et aux élégants auvents horizontaux, si mal-aimé chez nous. Le catalogue des lieux de passage ainsi établi est donc une documentation historique précieuse. Car si certains locaux ont trouvé de nouvelles fonctions (home scout dans l’ancienne gare de Schimpach, pavillon d’informations touristiques à Bettel, voire magasin de fruits et légumes à Doncols-Bras-Wardin ou habitation personnelle à Deiffelt), ils risquent de disparaître du paysage, alors qu’ils ont marqué notre histoire. Mais peut-être que cette démarche personnelle d’Andrés Lejona de photographier des édifices, fussent-ils modestes mais qui caractérisent la géographie de nos paysages et leur évolution, n’est-il qu’un point de départ ?
On peut espérer qu’une initiative publique en vienne à généraliser ce type d’inventaire, comme ce fut le cas en France à l’initiative de la Datar, qui coordonne les politiques d'aménagement du territoire. Cet organisme interministériel passa une commande publique à douze photographes avec l’objectif de « représenter le paysage français des années 1980 ». C’est même une urgence, à une époque où le paysage tant urbain que rural connaît des bouleversements importants pour ne pas dire irrémédiables.

L’exposition d’Andrés Lejona Lieux de passage, architectures et points de contrôle au Luxembourg, a lieu à la Fondation de l’Architecture, 1, rue de l’Aciérie à Luxembourg-Hollerich, fermée jusqu’au 9 janvier, dure encore jusqu’au 9 février 2013 ; ouvert du mardi au vendredi de 9 à 13 heures et de 14 à 18 heures, ainsi que le samedi de 11 à 15 heures ; pour plus d’informations : www.fondarch.lu.
Marianne Brausch
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