Lettre à la rédaction

Qui a peur du moyen âge ?

d'Lëtzebuerger Land du 16.03.2018

Sous le titre « Qui a peur de la croissance ? » Jean-Jacques Rommes, administrateur délégué de l’Union des entreprises luxembourgeoises, se réfère dans le Lëtzebuerger Land du 2 mars 2018 à l’histoire médiévale pour tenter d’invalider les arguments en faveur d’un ralentissement voire d’un arrêt de la croissance économique actuelle du Grand-Duché de Luxembourg. Malheureusement, il avance des affirmations historiques dont il n’indique pas la source et qui sont scientifiquement intenables.

Prétendre que « le monde a été sans vraie croissance économique jusqu’à la Renaissance » est une aberration. De 500 à 1340, la population européenne a augmenté de 27,5 à 73,5 millions de personnes : la croissance démographique est indéniable, même si elle était plus lente qu’elle ne l’est aujourd’hui. Elle a conduit, à partir de l’an mil à peu près, à un essor des villes sans précédent. Rien qu’en terre d’Empire, on compte à la fin du XIIIe siècle quelque 200 villes nouvelles par décennie, alors qu’à partir du milieu du XVe siècle, donc à l’époque de la Renaissance, le nombre de créations urbaines descend à moins de dix par décennie. Ce n’est que l’âge industriel qui, au XIXe siècle, va engendrer une nouvelle vague d’urbanisation.

Même si la plupart de ces villes ne dépassent pas les 2 000 habitants, elles étaient toujours tributaires d’un approvisionnement rural en nourriture et en matières premières (laine, chanvre, guède, cuir, …). Une telle croissance n’aurait en effet pas été possible sans une croissance de la production alimentaire conséquente. Ces progrès ont été réalisés grâce à plusieurs inventions de taille : l’araire qui rejette la terre des deux côtés d’un sillon, a été remplacée par la charrue qui retourne la terre. Dans les plaines fertiles, l’assolement triennal prend le relais de l’emblavement biennal, ce qui permet une augmentation de la production céréalière de cinquante pour cent.

À partir du XIe siècle on observe une extension importante des terres cultivables suite à des défrichements massifs et à l’assèchement de marais. Des nobles et surtout les abbayes investissent dans la construction de moulins à eau ou à vent, combinés à un arbre à cames, inventions du VIIIe siècle, pour transformer les grains en farine comestible. Autour des villes, on se met à cultiver, en partie sur les terres jadis laissées en jachère, des légumineux ainsi que de la guède pour teinter les tissus. En Flandre, en Angleterre et en Espagne, l’élevage d’ovins permet l’éclosion d’une production textile de masse qui se concentre dans les villes. Le foulage des draps de laine se fait dorénavant à l’aide de moulins à eau qui actionnent par ailleurs aussi de plus en plus souvent des marteaux de forges et, à partir de la fin du XVe siècle, la production de papier. S’inspirant en partie de produits importés du Proche Orient et de l’Inde, l’artisanat italien du textile d’abord, flamand et brabançon ensuite, rhénan et bavarois à partir du XIVe siècle, produisent outre les draps de laine de la futaine, du brocart, des tissus de coton et de soie.

Je passe sur la production métallurgique (or, argent, cuivre, fer, étain, plomb, etc.) qui fait également de grands progrès au moyen âge. L’essor du commerce est tel qu’on commence au XIIIe siècle à manquer de numéraire en argent, de sorte que les Florentins et les Vénitiens réinventent la monnaie en or, le florin et le ducat, et que les grands commerçants qui, en provenance de tous les coins de l’Europe, fréquentent les célèbres foires de Champagne et de Flandre, de Francfort, de Lyon et de Medina del Campo, ont recours à la lettre de change, forme précoce de crédit. Ce sont ces besoins de l’économie médiévale qui inciteront Christophe Colomb et consorts à chercher une route maritime vers l’Inde, ouvrant ainsi la porte vers l’époque moderne. Le système capitaliste, n’en déplaise à Monsieur Rommes, a ses racines au moyen âge et non pas à la Renaissance, et ne doit pas son succès aux « progrès de la science et de la finance modernes », mais ces progrès sont dus aux besoins d’une humanité en croissance. C’est la demande qui engendre l’innovation, et non l’inverse, ou plutôt l’interaction entre croissance démographique et amélioration de la production agricole et des échanges commerciaux.

« (…) Un monde dont la croissance dépend de la seule évolution démographique » n’est donc pas « une économie plate, telle qu’elle a largement existé avant le XVe siècle », comme le prétend Jean-Jacques Rommes. Il est tout aussi faux de dire que « dans un tel monde, il est normal d’emprunter de l’argent pour monter une armée qui sert à piller les populations voisines. En pratique, la guerre est alors l’unique moteur de l’histoire. »

La guerre n’a jamais été le moteur de l’histoire, car outre de la mort d’hommes, elle est responsable du gaspillage d’argent à des fins non productives. Par ailleurs, les guerres médiévales ont été bien moins meurtrières que celle de Trente ans ou les guerres du XXe siècle, car ce n’étaient que des contingents limités de chevaliers qui s’y affrontaient et le pillage était contraire au code d’honneur d’un chevalier. Le comte de Luxembourg Jean l’Aveugle avait d’ailleurs été un des premiers de son état à comprendre que les moyens militaires étaient tout au plus bons à menacer et à dissuader. Conseillé par Arnould d’Arlon, bourgeois fortuné, il préféra emprunter pour acheter des territoires contre espèces sonnantes et trébuchantes, tel que le comté de Chiny. Et les recettes qu’il en tirait ensuite sous forme de redevances fiscales et de taxes douanières et autres lui permettaient de rembourser ses crédits tout en conservant ses nouvelles sources de richesses. Il avait bien compris que l’argent investi à bon escient valait mieux que la guerre, même si certains clichés à son propos et à propos de ce qu’était le moyen âge ont la vie dure.

Victime de fausses images du moyen âge, Jean-Jacques Rommes en tire de fausses conclusions. L’économie médiévale avec l’importance qu’y revête le secteur primaire pourrait parfaitement servir de source d’inspiration pour réfléchir à une croissance économique ralentie qui n’empêche pas le progrès et le bien-être des hommes.

Michel Pauly est senior professor en histoire transnationale luxembourgeoise à l‘Université du Luxembourg et docteur en histoire médiévale, spécialisé en histoire économique et sociale

Michel Pauly
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