Guide des références de l’Ordre des architectes

L’esthétique de l’ère austère

d'Lëtzebuerger Land du 17.01.2014

Le grand geste a disparu. Il y a certes encore quelques exemples d’architectures qui s’imposent : l’épique de François Valentiny, les volumes impressionnants des complexes de bureaux d’Assar ou de P.arc. Mais en gros, le Guide des références 2014 de l’Ordre des architectes et des ingénieurs-conseils nous montre une nouvelle architecture luxembourgeoise, une architecture plus modeste, plus accessible au particulier aussi. Car les grandes infrastructures des années 1990-2010, dans lesquelles l’État investissait massivement durant ces vingt glorieuses, sont achevées, presque oubliées. Les musées, les salles de concert, les châteaux d’eau, les lycées, les ponts, les aéroports... tout cela semble du passé.

Aujourd’hui, le principal client des architectes est le client privé. C’est lui qui a recours à un tel guide avant de se décider pour l’un ou l’autre professionnel de la construction. Des plus de 600 bureaux d’architecture actuellement inscrits à l’ordre, 137 ont suivi l’appel de l’OAI, plus cinq architectes d’intérieur, quatorze urbanistes ou aménageurs, trois paysagistes et 43 ingénieurs-conseils, pour présenter quelque 750 projets différents, réalisés ces dernières années. Au-delà de sa valeur pratique, le recueil, qui paraît pour la dixième fois en vingt ans, est aussi un bon indicateur de l’esthétique prédominante de notre époque.

Et même si les architectes qui exercent au Luxembourg proviennent des écoles de tous les pays d’Europe, où ils se sont imprégnés des styles allemand, français, belge, britannique ou autrichien surtout, il y a de grandes tendances évidentes, peut-être contraintes par le goût des clients ou le carcan normatif des textes législatifs luxembourgeois (voir ci-contre). Le rêve qu’on nous y vend est toujours celui de la maison unifamiliale, de préférence solitaire, au maximum mitoyenne. Il s’agit toujours d’un cube rectangulaire blanc avec toit plat et de grandes baies vitrées, ouvertes sur un jardin verdoyant, le tout sans aucune preuve de vie intérieure. Parfois, ce blanc immaculé est interrompu par un élément de façade en bois ; d’autres fois par des blocs en saillie ou en porte-à-faux. La porte du garage est toujours assez large pour abriter deux grosses 4x4 côte à côte. La couleur est à bannir, tout comme l’est le toit rond. Dans le meilleur des cas, le maître d’œuvre indique en plus que la maison est passive, ou du moins de la catégorie énergétique A ou B – et il suffit de comparer avec les annonces immobilières pour savoir qu’il s’agit d’objets qui valent désormais facilement entre un million et 1,5 million d’euros, terrain compris.

Ils incarnent le nouveau rêve pavillonnaire de la famille autochtone « typique » : lui fonctionnaire ou profession libérale, elle active dans une métier social (éducatrice, enseignante,...), deux enfants, deux voitures, éventuellement un chien, un prêt sur vingt ou 25 ans qui plombe leur budget familial, cuisine équipée avec plan de travail en corian et trois fours différents, deux salles de bain,... et c’est à peine caricatural. Alors que les architectes commencent à vraiment sentir les effets de la politique d’austérité de l’État, qui a remis beaucoup de projets de construction aux calendes grecques (la faisabilité de certains devait être analysée cette année), le marché privé est le salut des architectes.

Le modèle-type du bureau d’architecture luxembourgeois est la PME à maximum une dizaine d’employés : le fondateur ou la fondatrice, plusieurs partenaires, des architectes diplômes et du personnel administratif. Seuls quelques gros bureaux font exception à cette règle : les eschois Jim Clemes (56 employés) ou Beng (61 personnes ; ils viennent en outre de reprendre le bureau d’Alain Leer) ou Assar, avec les 110 employés du groupe. Valentiny, M3 ou Christian Bauer se situent aux alentours de la trentaine. Mais même certains de ces gros bureaux présentent désormais parfois des projets de logement dans le guide. En vingt ans – il suffit de regarder les précédentes éditions du Guide de références, surtout les premiers, des années 1990 –, l’architecture autochtone a fait un saut qualitatif impressionnant. Même si elle est parfois épigonale (certains projets frisant même le plagiat), et même s’il y a des ratés, forcément.

Le Guide OAI Références 2014 des ingénieurs-conseils est disponible au prix de 25 euros auprès de l’OAI ou en librairie ; www.oai.lu.
josée hansen
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