À 27 ans, Elisabeth Margue, la première présidente du CSJ, symbolise la nouvelle image du parti. Et les revendications de renouveau avant les législatives d’octobre. Un portrait

Mir wëlle méi

Elisabeth Margue
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 23.03.2018

Féminisme À la question « êtes-vous féministe ? », Elisabeth Margue répond du tac-au-tac : « Non, pas vraiment ! » Avant de s’expliquer : qu’à la maison, elle n’a jamais entendu une seule phrase les restreignant dans leurs choix de vie, elle ou sa sœur, parce qu’elles seraient des femmes. Qu’elle a toujours vu sa mère et sa grand-mère aller travailler, au même titre que les hommes de la famille, et qu’elle trouve qu’il suffit de faire les choses, de prendre des postes et d’assumer des responsabilités en tant que femme pour que l’égalité entre hommes et femmes se fasse. Pour cela, elle est résolument contre les quotas « Je trouve que les femmes peuvent parler de tout, aussi de sujets plus hardcore, et pas seulement de la décoration des tables lors des congrès », dit-elle dans un sourire. Avant de redresser : « Ce qui ne veut pas dire qu’au CSV, les femmes ne discutent que de fleurs... » Depuis deux ans, elle est la présidente du CSJ, la section jeunes du parti chrétien-social, et elle est la première femme à le présider. « Je ne m’étais jamais posé la question, de savoir si j’étais la première femme, mais j’étais étonnée de lire cette observation dans la presse à l’époque », concède-t-elle. Consciente aussi que des femmes comme Erna Hennicot-Schoepges, présidente du parti de 1995 à 2003 et ministre, ont certainement ouvert la voie à une normalisation des femmes aux postes de pouvoir au CSV.

Le parcours sans faute d’Elisabeth Margue impressionne. Issue de la grande famille des Margue – qui sont un peu au CSV ce que les Elvinger sont au DP –, Elisabeth, fille de Pierre, juriste (le député Georges Margue n’étant qu’un grand-oncle lointain), s’engage au CSJ lors d’une foire des étudiants, après avoir visité le camp d’Auschwitz avec son lycée, en classe de deuxième. C’était en 2007, elle a alors 17 ans. L’expérience lui a ouvert les yeux, dit-elle, qu’il faut s’engager dans la société pour que de telles choses n’arrivent plus jamais. Elle choisit le CSJ, parce que ses valeurs lui correspondent le plus : faire une politique pour l’être humain, de Mënsch, dans la conscience toutefois que cet être humain a certes des libertés, mais aussi des responsabilités dans la société. Et, comme le parti, elle est persuadée que, bien que tous les hommes naissent égaux, ils n’ont pas les mêmes chances de départ dans la vie – ce qu’il faudrait changer. Onze ans plus tard, elle ne regrette toujours pas son choix.

Cappuccino matinal et espresso lors de notre rendez-vous mardi matin chez Cathy Goedert pour préparer ce portrait. Tout est impeccable : Elisabeth Margue est super ponctuelle, a une poignée de main franche et un sourire ouvert, salue chaleureusement sans en faire trop. Elle porte des vêtements de professionnelle, col roulé gris et jupe droite noire, manteau aubergine, quelques bijoux mais pas trop, talons plats et boucles d’oreilles perles. La veille, elle a donné une interview de deux pages, « l’interview du lundi » au Quotidien ; la semaine dernière, elle était l’invitée du jour de la radio socioculturelle 100,7 (avec Jimmy Skenderovic des Jeunesses socialistes, le 7 mars), donné une longue interview au Wort en février, mené à travers le congrès du CSJ le 3 mars. Et à chaque fois, elle donne l’image d’une jeune femme sûre d’elle, qui sait ce qu’elle veut et n’hésite pas à défendre ses points de vue. En ce moment, avant la convention nationale du CSV ce samedi 24 mars à Ettelbruck, elle milite pour qu’au moins dix des candidats sur les listes du parti soient des candidats CSJ, donc âgés de moins de 33 ans. Ce serait un de plus qu’en 2013. Les statuts du parti stipulent qu’au moins un tiers des candidats doivent avoir moins de quarante ans.

Café-croissant dominical sur service Vieux Luxembourg. Claude Wiseler, président du groupe parlementaire du CSV et tête de liste du parti pour les législatives, a invité des représentants du CSJ à la maison, chez lui, dimanche dernier, pour un échange d’idées décontracté. Sur Instagram, il partage une image légendée « discussion passionnée avec des jeunes engagés ». Elisabeth Margue raconte qu’elle l’avait averti qu’ils risquaient d’être nombreux. À l’arrivée, ils étaient quinze jeunes à se presser autour de la table, Claude Wiseler a même dû encore aller chercher des chaises. « Nous sommes une équipe très dynamique », remarque la présidente, que de plus en plus de jeunes rejoignent les rangs du CSJ, et ce dans toutes les sections. Chez Claude Wiseler, ils apprécient l’ouverture d’esprit, sa disponibilité à les écouter et ses idées, « qu’il faudrait juste arriver à mieux communiquer ». Cela se fera, espère-t-elle, surtout une fois que le programme électoral sera public.

Le nouvelle popularité du CSJ, c’est peut-être l’effet Serge Wilmes, son prédécesseur à la présidence. Wilmes a joué la carte du renouveau et de sa jeunesse jusqu’au bout et a su, lors des communales de 2017, non seulement freiner la dégringolade du parti dans la capitale, mais en plus gagner deux sièges et revenir au conseil échevinal, où il est désormais premier échevin. Elisabeth Margue, dirait-on, a profité de la même soif de rajeunissement : septième élue, elle devance la députée Martine Mergen et entre au conseil communal. Elle y a rejoint les commissions de l’enfance, du contentieux et des subsides, mais compte bien s’impliquer dans les dossiers sur lesquels elle a travaillé avec le CSJ, notamment le logement et la mobilité. Lors des législatives de 2013, elle avait également déjà décroché une place sur la liste du CSV et s’était classée en seizième place dans la circonscription centre. Elle est d’ores et déjà prévue sur la liste pour les prochaines élections. Cela fera sa troisième campagne électorale et elle aime beaucoup ça, dit-elle, parce qu’on va à la rencontre des gens pour discuter avec eux.

Role models ? Alors, comment est-ce qu’on se positionne en tant que jeune femme née quatre ans avant que Jean-Claude Juncker devienne Premier ministre et domine le paysage politique autochtone durant deux décennies ? « Hm... C’est un peu le passé pour nous. Il a certes des mérites, concède-t-elle, c’est un personnage que nous admirons, il est un peu intouchable. Mais nous regardons désormais le présent – et surtout l’avenir. Nous avons besoin d’un nouveau style en politique. Et ce style doit être incarné par de nouvelles têtes. » Mir wëlle méi (« nous voulons plus ! ») était le titre d’un papier stratégique d’une vingtaine de pages développé par le CSJ en février 2014, et avec lequel les jeunes revendiquaient d’être davantage impliqués dans la gestion du parti, de pouvoir participer à la prise de décision et au développement stratégique. « Je n’en ai pas vraiment », répond-elle à la question si elle a un role model en politique. « Peut-être juste Laurent Zeimet, parce qu’il fait de la politique selon ses valeurs ». Le député-maire de Bettembourg et secrétaire général du parti, 44 ans aujourd’hui, est lui aussi passé par la présidence du CSJ et a longtemps joué la carte jeunesse. De son temps, le CSJ avait notamment fait la campagne Jonker wiele Juncker – c’était une autre époque.

Elisabeth Margue était en master 2 de droit, spécialité propriété industrielle à Paris II-Assas quand le gouvernement Juncker-Asselborn a été dissout et les élections anticipées de 2013 remportées par la coalition de centre-gauche Bettel-Schneider-Braz. Un gouvernement dont elle apprécie la communication plus ouverte et l’approche plus participative, salue certaines réformes de politique familiale ou du congé politique, mais accuse un manque de conséquence ou de ligne politique. Après son lycée au LGL à Limpertsberg, elle a fait des études de droit à la Sorbonne, à Assas et à la London School of Economics, avant de rejoindre le grand cabinet Arendt&Medernach en 2016, où elle travaille toujours – avec toutefois cinq heures de congé politique. Elle y fait essentiellement du contentieux, qu’elle va plaider aussi. D’ailleurs elle vient juste de recevoir le premier jugement dans une de ses affaires, raconte-t-elle, une affaire qu’elle aurait menée à bien, dans le sens de son client.

Ouvert, social et responsable est le slogan officiel du CSJ, trois adjectifs qu’Elisabeth Margue remplit immédiatement de sens quand on la lance. L’ouverture vers la communauté internationale ou « les étrangers », les jeunes l’ont signifiée en défendant, avec les collègues des autres sections jeunes des grands partis, le droit de vote des étrangers au référendum de 2015 (s’opposant ainsi à la ligne du parti-mère), ou en rejoignant, toujours avec les autres sections de jeunes, l’initiative #Solidarity_now, fin 2015, en faveur des réfugiés, demandant aux gouvernements européens d’agir afin que se termine la tragédie des morts en mer. Ensuite, le CSJ d’Elisabeth Margue défend l’égalité des droits de tous les citoyens, que chaque jeune puisse faire sa vie comme il l’entend, quelle que soit sa situation socio-économique de départ. « Et cela commence à l’école », dit-elle, que la numérisation peut y être une vraie chance – si les enseignants sont prêts à relever ce défi.

La légalisation du cannabis ou les transports gratuits pour les jeunes, thèmes pourtant chers à d’autres organisations politiques de jeunes, ne sont pas évoqués par le CSJ de 2018. Au contraire, Elisabeth Margue et son équipe plaident pour une « évolution » plutôt qu’une révolution sociétale. Et a des propositions sur des dossiers sérieux comme le système des pensions – où il faudrait anticiper ce célèbre mur au pied duquel nous nous trouverions, à ses yeux, en travaillant plus longtemps (au moins jusqu’à l’âge légal, 65 ans), et en développant des modèles qui permettraient de réagir rapidement une fois les réserves asséchées. Car il est, pour elle, inconcevable que le système généreux d’aujourd’hui pénalise l’avenir de sa génération et de celles à venir. Le logement est un autre thème sur lequel le CSJ a travaillé, demandant que l’État intervienne davantage, en investissant un milliard d’euros sur une législature afin de combler le manque d’habitations actuel. « Les prix ne cessent de grimper, c’est devenu impossible pour les jeunes de se loger... Il faut du courage politique pour intervenir vraiment dans ce domaine », explique-t-elle. En construisant davantage, en raccourcissant les procédures ou en introduisant des taxes prohibitives sur les terrains construisibles laissés en jachère. Comme le CSV, Elisabeth Marque est également contre une croissance économique à tout prix. Car même si la croissance serait nécessaire pour pouvoir garder le niveau du système social, Elisabeth Margue plaide plutôt pour une approche plus durable, qui réfléchisse à chaque fois sur les conséquences – positives et négatives – de l’implantation de telle ou telle entreprise au Luxembourg. Donc Google oui, car cela correspond à la stratégie Rifkin, mais les yaourts grecs et la laine de roche plutôt non. De toutes façons, affirme-t-elle, sa génération aurait une conscience écologique beaucoup plus développée, militant pour une réduction des déchets, notamment du plastique, et un recyclage plus conséquent.

Alors, la retrouvera-t-on ministre dans un possible prochain gouvernement mené par
Claude Wiseler ? « Je ne vise pas vraiment de poste en ce moment, dit-elle. Ma principale ambition est de faire de mon mieux aux postes que j’ai. Actuellement, je suis présidente du CSJ et élue communale. Pour la suite, on verra... »

josée hansen
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