Cette semaine dans le Land: Supplément Musées

La Une du supplément
Photo: d'Lëtzebuerger Land
Actualité du 17.05.2019 11:01

Le binaire et l’aura 

Les musées sont-ils condamnés à séduire ? demande le muséologue français Daniel Jacobi dans un récent recueil de textes sur le sujet. Alors que leur nombre croît de manière exponentielle, aussi au Luxembourg ces vingt dernières années, et que la société du spectacle se réoriente vers les cultures numériques que l’on consomme sur son téléphone portable ou sa tablette, quelle place les musées gardent-ils dans les pratiques culturelles de la population ? Bien qu’ils n’en sachent trop rien (les statistiques culturelles étant plus que défaillantes), les musées sautent sur le train de la digitalisation. Ils sont sur la ligne du gouvernement Bettel/ Schneider/Braz II, qui a décrété la numérisation comme une des priorités de cette législature et y accorde des budgets conséquents. Car, comme l’explique l’historien allemand Claus Pias (lors d’un colloque au ZKM) : « La digitalisation est une stratégie anticommuniste vieille de quelque cinquante ans, qui doit faire triompher le capitalisme sur le communisme », raison pour laquelle il s’agit avant tout de politique économique et de soutien à l’innovation. La start-up nation comme suite logique de la guerre froide ? 

Cette modernité entre aussi au musée : le Digital day des Musées de la Ville était avant tout une foire aux start-ups offrant des outils de numérisation et des applications interactives pour aider les #users des #museums à avoir beaucoup de #fun avec leur #museumselfies qu’ils peuvent #share et #like sur les réseaux sociaux. Désormais, les musées (comme les autres institutions culturelles) veulent partager la popularité des influencers du monde entier en leur demandant d’utiliser un hashtag spécifique. Dès la conception d’un projet ou d’un éclairage, il faut penser au cadrage idéal pour Instagram. La digitalisation détruit la liberté de l’art acquise durant l’ère moderne, argumente l’historien de l’art allemand Hanno Rauterberg (dans son excellent livre Wie frei ist die Kunst ?), parce que les internautes agissent en meute, avec un « Klicktivismus » qui demande une uniformisation de l’esthétique, où rien ne contredit l’idéologie dominante, où il n’y a aucune aspérité, aucun aspect qui ne soit pas politiquement correct. 

Au Luxembourg, où les phénomènes internationaux arrivent toujours avec beaucoup de retard et sous des formes atténuées, on n’en est encore qu’aux balbutiements. Alors que tous les grands musées ont désormais un digital curator en charge de la numérisation, ils sont encore occupés à faire les inventaires des collections, à négocier les droits de reproduction et à tester des logiciels avant que les oeuvres soient accessibles immédiatement et internationalement sur leurs plateformes. Ces Museum Days 2019 ont été placés, par le Conseil international des musées Icom, sous le slogan « Les musées, plateformes culturelles : l’avenir de la tradition ». Une occasion de parler, avec la ministre de la Culture, Sam Tanson (déi Gréng) d’infrastructures, de stockage ou de collections (pages 23-24), mais aussi de réfléchir aux multiples rôles qui incombent aux musées, autant dans des pays autoritaires, où la liberté de l’art dérange, que dans les sociétés libérales, où la gratuité doit aider à attirer ce public tant convoité. Une fois que les nouvelles technologies auront perdu un peu de leur clinquant qu’aiment à leur conférer les industries culturelles, on se rendra compte que rien ne remplace l’aura de l’oeuvre d’art, que la matérialité d’une peinture, d’une photo ou d’une sculpture ne peut pas être reproduite sur un écran de dix centimètres sur six. 

josée hansen
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