Mort du photographe Martin Linster

Enfant demandeur d'asile au foyer Marienthal, 2002
Photo: Martin Linster

Martin Linster, photojournaliste et photographe attitré du Land de 1997 à 2011, est mort la semaine dernière à l'âge de 61 ans. Les nombreux hommages qui lui furent rendus sur les réseaux sociaux durant le week-end, y compris par le Premier ministre Xavier Bettel (DP), qui salue son talent et sa gentillesse, prouvent qu'il fut une inspiration pour beaucoup de ses cadets. Car en quarante ans de travail, il aura marqué le photojournalisme au Luxembourg par sa recherche de l'angle parfait, de l'équilibre entre la composition, les contrastes et l'originalité. Il aura marqué aussi par son empathie pour ses sujets, qu'ils soient réfugiés, (jeunes) manifestants ou ministres. 

Après une enfance au Congo belge, Martin Linster s'installe au Luxembourg et apprend le métier sur le tas, auprès de photographes et d'agences locaux. Et en aiguisant son regard par la lecture de livres de photographie et en allant regarder des expositions des photographes et des artistes qu'il adulait (Edward Steichen, Rodchenko, Don McCullin, James Nachtwey...). L'approche et la vie de Martin Linster allaient toutefois être chamboulées par ses voyages dans la région des Balkans, dans ce qui était alors encore la Yougoslavie. Il fit une dizaine d'allers-retours dans les années 1990 et vécut le démantèlement du pays et les guerres successives sur place, en tira des photos impressionnantes de la destruction (dont certaines réalisées avec Boris Kremer) qui furent exposées notamment aux Archives nationales. 

Depuis cette époque, il est resté un photographe de guerre, même en temps de paix et au Luxembourg. «Tout ce que je fais relève du simple témoignage, dit-il, modeste, lors d'une interview. Je sais que je ne peux pas changer grand-chose; sur ce point, je ne me fais guère d'illusions.» Sillonnant la ville à pied ou à vélo, le pays en se faisant conduire par des copains ou en train, Martin Linster était un séismographe des ruptures qui traversent le pays: entre anciens et modernes, entre riches et pauvres, entre nationaux et étrangers. Comme peu de ses confrères, il savait capter les traces d'un pays en plein bouleversement, les bâtiments condamnés, les grands chantiers, les grandes batailles idéologiques (le référendum sur la constitution européenne de 2005, les élections successives, les manifestations syndicales...) 

Martin Linster se moquait de ceux de ses collègues, surtout des jeunes débutants, qui investissaient dans un équipement technique haut de gamme alors que lui ne travaillait qu'avec un seul boîtier et un seul objectif de 50 millimètres et pouvait sauver n'importe quelle photo dans sa chambre noire. Il savait que la technologie n'allait jamais remplacer un regard original. Lui était partout, connaissait tout le monde, travaillait tout le temps. On ne le voyait jamais sans appareil, parce qu'il se pouvait toujours qu'une opportunité unique se présenterait. 

En 1997, Martin Linster rejoignit le Land et en devint le rédacteur photo - le premier de l'histoire du journal. Ce fut une révolution pour le vénérable journal, qui avait alors déjà une histoire de 43 ans. Les photos de Martin Linster étaient une telle révélation qu'il influença la nouvelle maquette, conçue en 1999 par Vidale-Gloesener et qui se basait justement sur la photographie. Désormais, il racontait une histoire parallèle à celle des articles, apportant toujours une touche d'humanité, un autre niveau de lecture, parfois même de l'ironie. Ses portraits montraient les personnages dans leur contexte, les démasquant ou les humanisant, selon. 

En 2011, il prit sa retraite mais n'a jamais arrêté de prendre des photos. 

josée hansen
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