Jean-Claude Juncker appelle à convoquer une Tripartite. Le « capitaine » Frieden n’en est guère fan

Lonely at the Top

Sozialronn 1 : Luc Frieden attend les partenaires sociaux, le 9 juillet 2025
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 10.04.2026

Ce n’est pas le moment de convoquer une Tripartite, telle est l’actuelle consigne gouvernementale. L’aversion de Luc Frieden pour la mécanique néocorporatiste, qu’il maîtrise mal, est avérée et documentée. Jean-Claude Juncker se fait donc un malin plaisir, et appelle à « eng breet ugeluechten Tripartite ». Il faudrait y discuter de la « crise globale » et des « problèmes faits maison » (dont le logement), lance-t-il en pleines vacances de Pâques sur RTL-Télé. Le temps serait venu de se concentrer sur « ses propres forces » et de reconstituer « un front uni » : « Un petit pays est petit, surtout dans la crise », déclare l’oracle de Capellen.

Fin mars, en marge du congrès CSV, Gilles Roth a déjà failli prononcer le mot que Luc Frieden ne veut pas (encore) entendre. Face à la caméra de RTL, le ministre des Finances s’engageait à protéger « eis sozial Kohäsioun » face à la flambée des prix du pétrole : « Pour moi, pour le gouvernement, il est évident de le faire dans le dialogue social, et là il existe les instruments qui sont bien connus [hinlänglech bekannt] ».

Luc Frieden est attaché au protocole et à l’apparat du pouvoir. Le prochain état de la nation (prévu le 19 mai) sera le moment idéal pour se présenter de nouveau comme « le capitaine ». (Surtout après le spectaculaire sabordage de l’édition 2025 de son discours devant le Parlement.) D’ici là, une Tripartite paraît hautement improbable. Depuis deux ans et demi, le Premier ministre n’a eu de cesse d’afficher sa conception verticale du pouvoir, en martelant que « le dialogue n’implique pas nécessairement une codécision » et que la Tripartite était exclusivement « un instrument de crise ». L’accord de coalition stipule qu’elle doit être convoquée « en cas de déclenchement de plusieurs tranches d’indexation par an ». Or, rappelle le ministère ce mercredi au Land, « cette condition n’est pas donnée actuellement ».

Plutôt qu’un instrument de pilotage, la Tripartite apparaît dès lors comme un mécanisme que le gouvernement subit, avec le Statec en maître des horloges du calendrier politique. La prochaine tranche indiciaire tombera « au cours du deuxième trimestre 2026 » (c’est-à-dire en mai ou juin), confirme l’institut de statistiques cette semaine dans un communiqué. La question politique est de savoir si une seconde tranche suivra au cours de l’année. Le fragile cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis devrait a priori offrir deux semaines de répit économique, bien qu’au Liban, les bombes israéliennes continuent de tomber. Wort.lu titre ce mercredi : « Luc Frieden begrüßt, dass ‘die Welt nicht in Flamment steht’ ». Bienvenue dans le new normal.

Les responsables politiques, patronaux et syndicaux auraient intérêt à cultiver « une bonne relation personnelle » pour être prêts « wann et eng Kéier kraacht », avait mis en garde Jean-Claude Juncker, en novembre dernier lors d’une conférence en hommage à son binôme syndical John Castegnaro. Il aurait téléphoné presque tous les dimanches avec « Casteg », préparant les réunions officielles dans le moindre détail, jusqu’aux interruptions de séance, qui « paraissaient spontanées mais étaient en fait planifiées dès le début ». Luc Frieden s’est, quant à lui, toujours senti mal à l’aise dans le cadre tripartite. Il continue à se méfier des syndicats, avec lesquels il n’a jamais réussi à établir une véritable relation de travail, et encore moins une relation de confiance.

Marc Spautz était présenté comme le ministre qui savait parler aux syndicats. Mais en mettant Nora Back et Patrick Dury devant le fait accompli sur le salaire social minimum, il a dilapidé en cent jours chrono son capital politique. La rapidité et l’unilatéralisme avec lesquels ce dossier sensible a été évacué laissent perplexes, d’autant plus que cette précipitation n’était justifiée par aucune urgence objective. Au sein de la coalition, le principe de l’ajustement biennal n’était pas sérieusement contesté (à condition qu’il soit compensé). Le seul à l’avoir fait publiquement était Laurent Mosar. Dans une interview récente au Tageblatt, Marc Spautz a pourtant présenté le député CSV comme un épouvantail : « Und ein Politiker hat sich zumindest öffentlich bereits sehr kritisch geäußert. Ich bin nicht unbedingt der gleichen Meinung, jedoch braucht es halt genug Stimmen im Parlament. »

Il aurait peut-être été plus sage d’attendre. Le gouvernement aurait pu intégrer la question du salaire minimum dans un contexte tripartite plus large, et en faire un levier de négociation pour un package global. (Ce scénario avait d’ailleurs été brièvement soulevé au sein de la fraction libérale.) Dans le pire des cas, c’est-à-dire si aucun accord n’avait été trouvé dans ce cadre, le résultat aurait été sensiblement identique à celui d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas l’approche retenue par le gouvernement. Le jeudi 26 mars, Gilles Roth rassurait encore dans l’émission « Kloertext », en invoquant le « modèle social » : « Si chacun met un peu d’eau dans son vin, on va y arriver entre adultes responsables ici au Luxembourg ». Le lendemain, le conseil de gouvernement arrêtait formellement qu’au-delà des automatismes légaux, il n’y aurait pas de hausse du salaire minimum. Luc Frieden a préféré tourner la page au plus vite. C’était le bon moment de crever l’abcès : Juste après sa confirmation à la présidence du CSV, mais encore assez éloigné de son discours sur l’état de la nation, et surtout la veille des vacances de Pâques.

Une Tripartite est toujours coûteuse. Mais si, demain, le gouvernement devait convaincre Nora Back et Patrick Dury de retourner à la table des négociations, voire d’y accepter un accord, il devrait payer un prix très élevé. L’agenda friedenien, maladroitement appliqué par Georges Mischo, a soudé l’OGBL et le LCGB dans une communauté de destin, les poussant hors du syndicalisme « assis » et institutionnalisé, vers une stratégie de la confrontation. Il paraît presqu’impensable qu’ils acceptent aujourd’hui la moindre manipulation de l’index.

L’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL) s’est, elle aussi, radicalisée sous la présidence de Michel Reckinger. Le PDG d’une entreprise de chauffage-sanitaire a tendance à prendre les choses personnellement. Ceci l’amène à commettre des gaffes de communication, comme lorsqu’il a appelé les auditeurs de RTL-Radio à ne pas se joindre à la manif syndicale, traitant au passage l’OGBL de « populiste de gauche ». Ou lorsqu’en août dernier, il s’est replié dans le coin boudeur, expliquant dans le Wort que le pays n’était « plus réformable ». L’organisation faîtière est désormais dominée par les petits patrons de l’artisanat, très méfiants vis-à-vis de syndicats qu’ils ne connaissent souvent que de loin. Les managers de l’industrie et des banques, plus rodés dans les négociations collectives et les interactions avec les délégués syndicaux, sont passés au second plan. Le président Reckinger endosse, lui, un rôle de plus en plus exécutif. Son directeur, le très technocratique Marc Wagener, est resté mal à l’aise dans l’arène politique. (À la mi-mai, il quittera l’UEL pour la Croix-Rouge, présidée par Michel Wurth.)

En 2020, alors qu’il présidait la Chambre de commerce, Luc Frieden estimait que « chaque ministre d’État peut mener une Tripartite ». Ce n’est pas si sûr. Le Premier ministre est apparu, par moments, débordé lors des trois « Sozialronnen » de l’été 2025 (qu’on ne devait pas appeler Tripartite). À plusieurs reprises, Xavier Bettel a dû intervenir pour désamorcer les tensions et éviter l’éclat. En septembre, les négociations se sont terminées sans accord. Jamais avare en conseils bien intentionnés, Jean-Claude Juncker déclarait, deux mois plus tard : « On n’arrête pas les négociations ; on continue ! Et là, il faut tenir le coup. Parfois, le ton se fait plus rude, mais c’est ainsi. » En ouverture du deuxième round social, Patrick Dury avait lâché une virulente tirade visant directement Luc Frieden et sa « blague » antisyndicale. La harangue du leader syndical avait laissé bouche bée une partie de la salle. « Do sinn einfach Saache geschitt, déi menger Meenung net däerfe geschéien… ’T ass awer trotzdeem d’Regierung, déi vis-à-vis setzt ! », s’indignait l’ancien ministre du Travail Georges Mischo en janvier sur RTL-Radio, sans entrer dans les détails.

Pour Luc Frieden ce n’était pas la première expérience humiliante dans un contexte tripartite. En 2010, il avait d’abord vu fuiter ses propositions d’austérité sur la place publique, pour s’y faire ensuite démolir par le ministre socialiste Nicolas Schmit. Trois ans plus tard, dans le cadre feutré de l’Institut grand-ducal, il appelait à chercher « d’autres modèles de consensus building et de decision-making », notamment du côté de Singapour. En 2020, il confiait au Land : « J’ai en fait toujours été d’avis que les décisions politiques devaient être prises par le Parlement et le gouvernement, et non à la table de la Tripartite. »

Grâce à sa dramaturgie médiatique, à ses dynamiques internes et à son opacité politique, la mécanique tripartite a pourtant fait preuve d’une étonnante efficacité pour domestiquer la lutte des classes. À condition que le gouvernement soit prêt à sortir le chéquier, que les leaders syndicaux soient capables d’imposer les accords en interne, et que les représentants patronaux s’y retrouvent plus ou moins. Le huis clos au château de Senningen génère un vibe particulier. Les réunions consistent en une suite interminable de présentations, d’interventions, de modélisations, de concertations en aparté, de marchandages, de propositions et de contre-propositions. Une guerre d’usure accompagnée de déjeuners et de dîners, parfois servis en pleine séance. « Deuxième jour de la tripartite, Xavier Bettel ouvre la tripartite – alors qu’on vient tout juste de servir des lasagnes […] », lit-on dans un des seuls comptes-rendus détaillés de la pratique tripartite, publié dans OGBL-Aktuell en avril 2022.

Au lendemain de l’invasion russe de l’Ukraine, le gouvernement social-libéral avait sorti la « Géisskan » pour contenir la flambée inflationniste et repousser au maximum les indexations. Il a fini par entièrement compenser la troisième tranche de 2023, du moins durant les quatre derniers mois de l’année. (Ce qui a coûté environ 300 millions d’euros au budget de l’État.) Les mesures des trois tripartites de 2022-2023 ont représenté plus de 2,5 milliards d’euros de dépenses. Les trois coalitionnaires étaient alignés, pressentant que c’était le prix à payer pour une année électorale apaisée. En comparaison, l’inflation actuelle reste beaucoup plus contenue, elle est passé de 1,3 à 2,4 pour cent entre février et mars. Le gouvernement a jusqu’ici écarté une intervention sur les prix du carburant, par crainte d’inciter le tourisme à la pompe et d’épuiser les stocks. (La population est timidement incitée à adopter des gestes de sobriété énergétique.)

Sur RTL-Télé, Jean-Claude Juncker exhorte avec gravité, depuis son fauteuil Voltaire : « Ce n’est pas le moment de faire des avances irréfléchies qui, après coup, ressembleront à des bêtises. » « Quelles seront les marges restantes pour réagir à de futurs chocs économiques, géopolitiques et climatiques ? », demandait déjà le Conseil national des finances publiques en novembre dernier. C’est l’éternel retour du « Apel fir den Duuscht ».

Bernard Thomas
© 2026 d’Lëtzebuerger Land