Comme évoqué dans la chronique consacrée à l’exposition City Visions, le pont est un motif cher aux peintres luxembourgeois. À la Villa Vauban, la première salle du troisième volet de l’exposition Bienvenue à la Villa ! - Art luxembourgeois du 20e siècle ne manque pas de le rappeler. Les deux peintures d’Ernest Wurth, exécutées entre 1920 et 1950, mettent en scène l’Al Bréck, la passerelle chérie qui enjambe l’Alzette. D’une précision intimiste, ses paysages dépeignent la ville de Luxembourg nichée dans les vallons où sous une lumière douce, se détend la rivière. Le pont, ce symbole de l’ère romantique, incarne le lien entre le terrestre et le spirituel, le réel et l’imaginaire. Lieu de passage, il est l’espace propice à la mélancolie, à la rêverie et à de nouvelles visions du monde.
En s’éloignant des vallons luxembourgeois, qui apercevra la Citadelle de Calvi (1931) de Jean Schaack ? La forteresse corse surgit, massive, au-dessus de la mer. Jean Schaack ne peint pas une simple citadelle ; il construit un bastion mental, une architecture du dedans où le réel se fige en rêve. Jean Schaack faisait partie des Sécessionistes, un groupe d'artistes luxembourgeois du début du 20e siècle qui avait choisi de se détacher du Cercle artistique de Luxembourg (CAL, fondé en 1893), afin de promouvoir un art plus avant-gardiste.
L’exposition est ponctuée de natures mortes. Chez Adrienne Baudouin d’Huart, une autre figure des Sécessionistes, les bouquets de fleurs deviennent de fragiles vanités, des pétales qui tremblent et des couleurs qui s’estompent en douceur. Au seuil du printemps, ses œuvres nous parlent de beauté éphémère, d’une saison qui arrive et qui déjà, se sait passagère.
De ces natures mortes, on bascule dans les figures abstraites de Wil Lofy. Il déploie sur papier un univers surréaliste peuplé de silhouettes hybrides, chaotiques, chargées de signes cryptiques. Ses silhouettes semblent vouloir s’échapper de leur salle d’exposition. Comme l’écrivait Jean Dubuffet : « Les tableaux ne sont pas faits pour les musées, mais pour les lieux publics, les brasseries, les cafés, les salles des fêtes ». Les figures de Wil Lofy ne restent pas confinées, elles descendent dans la rue. On les retrouve à Remich avec la fontaine de Bacchus et dans la capitale avec le Hämmelsmarsch. Ses représentations vivent parmi les gens, dans la fête, dans le quotidien.
Festive aussi, il y a la Cavalcade (1990) de Moritz Ney. La toile est colorée et bruyante, elle capte le mouvement populaire, la foule en fête. Elle rappelle la Cavalcade de Diekirch, ce cortège légendaire de chars, de fanfares et de masques qui, le 15 février dernier, comme chaque année a envahi les rues de la « ville des ânes ».
La peinture rappelle que l’art luxembourgeois ne vit pas seulement dans les musées : il pulse dans la rue, dans cette tradition carnavalesque qui, depuis 1870, inverse joyeusement l’ordre établi. Comme l’écrivait Mikhail Bakhtine dans L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance : « Le principe du rire et l’esprit de carnaval sur lequel se fonde le grotesque détruisent ce sérieux limité et toute prétention à une signification intemporelle et absolue. » La cavalcade est l’incarnation même du carnavalesque, ce moment où le bas corporel et le haut spirituel se frôlent sans hiérarchie.
Cette exposition s’adresse au visiteur que Jean Dubuffet appelait l’homme de la rue. « Lorsque je travaille, je ne vise pas à la seule délectation d’une poignée de spécialistes, écrit-il, mais je voudrais bien plutôt que mes tableaux amusent et intéressent l’homme de la rue, quand il sort de son travail, pas du tout le maniaque, l’initié. […] C'est à l'homme de la rue que j'en veux, moi, c'est pareil à lui que je me sens, c'est avec lui que je veux faire amitié et entrer en confidence et connivence, et c’est à lui que je voudrais, par le moyen de mes ouvrages, donner de l’agrément et de l’enchantement. »
À la Villa Vauban, l’art luxembourgeois du 20e siècle ne se contente pas d’être regardé. Il descend dans la rue, il rassemble, il festoie.