Avec ses œuvres en céramique, Vera Kox détourne un espace commercial

En cuisine

Une céramique ou une viande cuite au four?
d'Lëtzebuerger Land du 24.04.2026

Des nombreux pop-up stores remplissent les boutiques vides du centre-ville. Les « maisons de tradition » et l’habillement de moyenne gamme ont été chassés par les marques de luxe ou de streetwear mainstream. Les vitrines se suivent et se ressemblent, la diversité et l’intérêt de la ville disparaissent. Un triste constat.

Pourtant, dans la rue Philippe II, un espace d’à peine trente mètres carrés attend les visiteurs avec une autre offre. Fallait-il avoir plus d’imagination pour amener à regarder une vitrine différente de ses voisines : pas de mannequins sans tête, pas d’amoncellement de bibelots. Là, sur une barre chromée, pend une sorte de lavette ou de la tripaille. La devanture est complétée par une pile de torchons. Vont-ils passer à la machine à laver ou les a-t-on sorti du séchoir à linge ? On est d’abord un peu sceptique, imaginant une manœuvre marketing de plus pour attirer le chaland.

Mais on comprend mieux après avoir rencontré Wilma et Tun Bisdorff, les concepteurs de la cuisine qui se cachent derrière Markenlabor, a curated installation by IMHMV x Holzkunst Holocher inscrit dans une belle typographie sur la vitrine. Leurs créations sont fabriquées dans le Sud de l’Allemagne, mais ils sont revenus s’installer récemment au Grand-Duché. Tun Bisdorff est ingénieur spécialisé dans les installations de cuisines domotiques sur des yachts où chaque espace compte, et charpentier. Il espère que l’association technologie-bois séduira ses compatriotes, connus pour un certain art de vivre, certes pas donné. L’exposition Markenlabor comprend une table et des blancs rétractables dans l’îlot central de la cuisine, à commande vocale, des fours, un mur étagère qui disparaît pour laisser un plan de travail impeccablement net.

La première qui a vu le rapport de la cuisine de haute technologie et son travail de la céramique est Vera Kox. Avec elle, le pop-up a pris un autre titre : Bird in Kitchen. L’objet, lavette ou tripaille, qu’elle a réalisé et suspendu à la barre dans la vitrine, pourrait être un oiseau qui se balance dans sa cage dans… une cuisine.

Mattia Tosti écrit sur le déplacement de sens des œuvres de Vera Kox au Markenlabor en évoquant l’aventure prosaïque arrivée à L’Oiseau de Constantin Brancusi, attendu à New York pour une exposition. La sculpture passa la douane américaine en étant considéré comme « objet utilitaire », classé dans la catégorie « Kitchen Ustensils and Hospital Supplies ». Il devint ainsi objet taxable : les douaniers avaient fait leur travail…

Avec le titre de l’exposition de ses céramiques, Bird in Kitchen Vera Kox rend bien sûr hommage à l’aventure de l’œuvre de Brancusi. Elle évoque aussi la cuisine pour le sens particulier qu’y trouvent ses œuvres symboliquement proches par les étapes de la préparation et de la cuisson. La cuisine : un espace dédié à la conservation, l’élaboration, la transformation. L’illustration littérale de Vera Kox de la similarité des étapes, sont les pièces the raw, the cooked and the melting (2025). Elle aime à citer « le cru et le cuit » que l’anthropologue Claude Lévi-Strauss a défini comme une des premières évolutions de l’être humain entre la nature et la culture.

Vera Kox n’a pas fabriqué de nouvelles pièces spécialement pour cette cuisine. Mais les fonctions qui vont du froid (le congélateur et la glacière), au tiède (le réchauffe-plats), puis au chaud (les fours), se lisent comme un résumé en miniature de ses voyages dans des climats extrêmes, qui lui ont inspiré ses œuvres. Dans le tiroir du congélateur, repose Spitzberg (de la série …into deliquescence, 2021). sur un lit de glaçons. Le froid du congélateur n’arrêtera pas la fonte des glaces, mais on pense à un musée futur où un morceau de glacier – ou mieux son moulage – témoignerait du réchauffement climatique.

On est encore dans l’archivage d’espaces géographiques et de configurations géologiques tels qu’ils sont restés dans la mémoire des voyages de Vera Kox : Les céramiques Instar (2023), sont posées sur le sel sec et minéral du désert du Dallol en Éthiopie, les grains gris et humides des marais salants de Noirmoutier, un lit de sel rose chargé de fer affleurant des roches salines de l’Himalaya dans les réchauffe-plats. Le four à vapeur fera-t-il se soulever les écailles de la céramique vernissée blanche ? Une nouvelle transformation va -t-elle s’opérer sur cette œuvre de la série icherous (2023) à la très grande technicité et beauté, « viscérale », dit Vera Kox.

On suggère aux visiteurs de terminer sur une association en apparence moins complexe entre nature-industrie. On ouvre le tiroir de la ménagère, où sont parfaitement rangés cuillères, fourchettes, couteaux en argent massif avec trois Sentient Soil (2024). Les mousses végétales, teintes et cuites posées sur leur îlot de couleur vive font écho au décor végétal devenu emblématique des manches des couverts d’une grande maison d’objets pour la table. On rit souvent aussi. A cause d’associations inattendues. On laisse la surprise à ceux qui ouvriront le frigo, comme un cabinet de curiosités.

Bird in Kitchen de Vera Kox, dans Markenlabor de IMHMV & Holzkunst Holocher. 38 rue Philippe II à Luxembourg-ville, jusqu’au 9 mai. Visites sur rendez-vous au 621 301 632

Marianne Brausch
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