Blackout au cinéma

Sur le tournage de la série
Foto: Sven Becker
Aktuelle Meldung vom 16.12.2019 15:22

C'était mieux avant, doivent se dire les producteurs de cinéma face à la violente polémique politique qui secoue actuellement le secteur de la production audiovisuelle. Cet «avant», c'était la première loi, d'avril 1990, «portant création d'un fonds national de soutien à la production audiovisuelle», doté alors d'un budget initial de trente millions de francs luxembourgeois (l'équivalent de 743 000 euros aujourd'hui) et qui introduisait les certificats d'investissements audiovisuels (ou Ciav), un mécanisme d'aide complexe, pour lequel les sociétés de production devaient vendre des Ciav à des acquéreurs qui se voyaient exempts d'impôts à la hauteur des certificats. Cet instrument était la réponse du gouvernement de Jacques Santer (CSV) à la critique récurrente de ses partenaires européens que la politique médiatique autochtone ne misait que sur la diffusion via les chaînes de la CLT, sans investir dans le contenu. À côté des aides directes, modestes, aux productions cent pour cent luxembourgeoises – on ne sortait que de l'ère de pionniers comme Andy Bausch et l'Afo, qui avaient lancé leurs films avec zéro budget dès les années 1980 –, les Ciav allaient permettre à tout un secteur d'éclore, de plus en plus de sociétés de production (à côté des traditionnelles Samsa, Iris ou Red Lion, aussi Caroussel Picture ou Delux, disparues depuis) venant tourner au Luxembourg pour profiter de avantages fiscaux.

Mais dans le concert des nations, la concurrence ne dort pas: les pays voisins adaptèrent peu à peu leurs systèmes d'aide, et les producteurs luxembourgeois en vinrent à la conclusion que le système des CIAV était devenu impratiquable, la vente des certificats devenant un casse-tête. Sous le mandat du ministre des Médias François Biltgen (CSV) et de sa consoeur à la Culture Octavie Modert (CSV) fut donc entamée une réforme du système d'aide (votée à la Chambre des députés en 2014, sous le mandat de Xavier Bettel, DP) abolissant les CIAV et transformant l'ancien manque à gagner des réductions d'impôts (invisible en public) en aides directes. Le malaise actuel vient de là, de cette réforme, qui ne fut jamais vraiment expliquée ou communiquée en public. Soudain, le secteur du cinéma se voyait attribuer des dizaines de millions d'euros d'aides directes, décidées par un comité de lecture mis en place par le directeur du Film Fund, Guy Daleiden (et dont ceux qui virent leur projet refusé doutaient désormais de la légitimité), selon un système à points gardés secret comme le Graal.

Puis vint l'année 2018 et la «crise de croissance»: le succès des nouvelles aides était tel que de plus en plus de sociétés de production venaient s'installer au grand-duché, pour une somme globale qui stagna. Les producteurs appellent au secours, craignent le chômage technique, mais, en pleine campagne électorale pour les législatives de 2018, Xavier Bettel fait l'autruche et boude même la «journée luxembourgeoise» à Cannes. Pire: il décide même de faire faire un audit du Film Fund avant d'ouvrir la bourse. Rendu en automne de la même année et transmis au Parlement, cet audit de Value Associates vient de réapparaître, d'abord dans un reportage à RTL Tele Lëtzebuerg, puis discuté le 10 décembre à la Chambre des députés, suite à une demande du CSV. La Cour des comptes a été saisie pour réaliser une analyse plus approfondie des retombées économiques des trente à quarante millions d'euros investis par an dans le secteur.

La polémique actuelle est-elle «le prix de l'hybris» que paie un secteur qui se croyait invincible depuis l'Oscar pour Monsieur Hublot (en 2014)? Ou est-ce qu'il s'agit d'une preuve de plus de la mauvaise gestion de la politique des médias par Xavier Bettel? Les producteurs, eux, mettent en garde devant les effets néfastes de la polémique sur un secteur qui allie industrie et culture, comme l'affirment Claude Waringo, Nicolas Steil et Paul Thiltges dans une tribune libre parue au Land.

 

 

josée hansen
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