Les classes Accu+ du Lycée technique du centre permettent aux élèves étrangers d’améliorer leurs chances de formation grâce à un enseignement individualisé accompagné de tablettes. Visite

« Une classe spéciale »

d'Lëtzebuerger Land vom 23.03.2018

« Je me souviens que, dès que j’ai entendu parler du lancement du projet ‘digital classroom’ du ministère de l’Éducation nationale, j’ai immédiatement appelé pour leur faire part de notre intérêt à participer au projet et disposer de telles mallettes à tablettes... » Max Fischbach est un prof aussi enthousiaste qu’engagé. Après une première expérience en tant qu’enseignant dans le fondamental, il a rejoint le Lycée technique du centre, annexe Kirchberg – là où sont concentrées les classes d’accueil d’enfants primo-arrivants. Et il n’a pas hésité à se porter volontaire pour développer le projet Accu+, qui fonctionne actuellement dans sa troisième année scolaire. Les résultats de ce projet-pilote sont excellents : Si, d’habitude, les élèves des classes d’accueil étaient automatiquement orientés vers l’enseignement modulaire, pour ensuite faire un apprentissage, les premières promotions d’Accu+ ont permis de pousser les jeunes beaucoup plus loin. « Aucun d’entre eux n’est allé dans le modulaire, ils ont tous pu rejoindre les filières technique, voire générale, et on a même eu une élève qui a obtenu l’année dernière son bac international ! » raconte fièrement Gilbert Hopp, le directeur adjoint du LTC, responsable de l’annexe Kirchberg.

Vendredi 16 mars 10 heures au Kirchberg. Presque deux semaines après la venue très médiatisée du ministre des Affaires étrangères et de l’Immigration Jean Asselborn (LSAP) à l’école, visitant quelques classes d’accueil et donnant une conférence sur sa politique internationale devant les élèves, le site a retrouvé son calme habituel. Derrière les anciens bâtiments de l’lST (Institut supérieur de technologie), qui a intégré l’Université du Luxembourg et déménagé à Belval, des conteneurs placés assez sauvagement dans ce no man’s land sont cachés derrière un peu de verdure longeant l’avenue Kennedy. Pour s’y retrouver, il faut suivre un dédale de chemins et de panneaux. Au premier étage du bâtiment C, les salles 107 et 112 se font face, ce sont les deux classes d’Accu+, celle dont Max Fischbach est le titulaire et celle de Carine Costa Parada.

Lorsque la sonnerie appelle les élèves à la fin de la pause, les enseignants vont les chercher au rez-de-chaussée. Ils ont entre treize et 17 ans et ont toutes les origines possibles : Il y a 420 élèves dans l’annexe Kirchberg, répartis dans une trentaine de classes, dont 23 classes d’accueil ; et parmi eux, il y a
47 nationalités différentes. Dans les classes d’accueil, beaucoup de demandeurs de protection internationale, de jeunes Syriens, Irakiens, Afghans, mais aussi des Maghrébins, des Capverdiens, des Espagnols, Portugais, et, étonnamment, beaucoup de Chinois. « En dix ans, notre population a beaucoup changé, se souvient Gilbert Hopp. En gros, elle change avec les crises qu’il y a dans le monde. » Ce qui est nouveau, c’est que beaucoup de ces primo-arrivants ne maîtrisent pas l’alphabet latin, mais seulement l’arabe ou le chinois. Une classe d’alphabétisation leur permet alors d’abord d’acquérir cette nouvelle écriture. Ensuite, ils arrivent au gré du sort, de leur famille, de leur migration – donc tout au long de l’année. Après un premier test de compétences effectué par la Casna (Cellule d’accueil scolaire pour élèves nouveaux arrivants) du ministère de l’Éducation nationale, ils sont orientés vers une première classe d’accueil. Avec toujours pour ambition de leur faire rapidement intégrer un ordre d’enseignement traditionnel.

Les élèves entrent de manière très disciplinée, ils sont une quinzaine par classe Accu+, et vont vers l’arrière de la salle récupérer une des tablettes qui y sont branchées afin d’être rechargées. En même temps, ils déposent leurs téléphones portables dans une petite caisse posée sur le pupitre de l’enseignant, qui les surveillera le temps du cours. « Impossible de tenir un cours frontal classique pour ces élèves, cela ne leur conviendrait pas du tout », explique Carine Costa Parada. Elle a regroupé les bancs des élèves par petits groupes de quatre. Son thème aujourd’hui : le monde du travail. Pour l’appréhender, les élèves travaillent très librement avec les ressources qui sont à leur disposition : des éléments texte, son ou vidéo sur leurs tablettes ou leur blog en-ligne (http://laboltc.edublogs.org), des photocopies de cours... L’enseignante fait le tour, d’élève en élève, leur pose des questions, leur donne des réponses à de petits problèmes pratiques ou de compréhension. En face, la classe de Max Fischbach travaille sur le thème du « monde connecté », avec les mêmes outils techniques et selon la même approche pédagogique, développée en commun sur base d’une méthodologie modulaire inventée par la professeure Nicole Poteaux de l’Univeristé Louis Pasteur de Strasbourg (à l’origine pour l’apprentissage des langues étrangères pour les étudiants de l’université).

« Ce que nous voulons, c’est leur faire acquérir le plus de compétences différentes possibles », explique Max Fischbach. Chacun ayant son propre niveau de savoir et de langue, entre A2 et B1. Munis d’écouteurs, les élèves évoluent individuellement et dans la plus grande concentration à travers le programme à traiter ce jour-là, peuvent venir chercher des feuilles à remplir, faire de petites dictées avec les éléments préenregistrés sur les tablettes. Leurs portfolios individuels sont consultables à distance par l’enseignant, qui peut ainsi, dès le lendemain, affiner l’enseignement de chaque élève. La priorité étant toujours une mise à niveau linguistique – voilà pourquoi ils ont quatorze heures de français par semaine, quatre heures de luxembourgeois, cinq heures de mathématiques et trois heures d’option, la plupart du temps de l’anglais (afin qu’ils puissent rejoindre une neuvième par la suite).

« Accu+ est une classe spéciale où chaque élève travaille à son rythme », a écrit Darla dans une présentation de sa classe pour le magazine de l’école. Quand elle lit son texte à voix haute, elle dit automatiquement « especial » comme le font les hispanophones. Darla est Péruvienne et est arrivée l’année dernière au Luxembourg. Elle rêve de devenir enseignante et admire la sienne, Madame Costa Parada, « qui donne 100 pour cent de soi, parfois même 101 pour cent » a-t-elle noté. Elle partage son banc avec Osama, venu d’Irak, et deux Chinois, Xiao Qi et Wang Long. Et tous semblent pareillement motivés à atteindre un bon niveau cette année afin d’avoir le choix de leur métier par la suite : docteur, avocat, tous les rêves sont permis ici. Le plus impressionnant dans la visite d’une classe Accu+, ou d’une classe d’accueil classique, c’est la motivation des élèves, extrêmement disciplinés, leur regard ouvert aussi, qui semble dire leur croyance en l’école publique et sa fonction d’ascenseur social.

Mais à côté de l’acquisition du savoir ou de compétences, il faut aussi que ces élèves retrouvent calme et sérénité après un périple souvent marqué par des traumatismes et des difficultés inimaginables pour l’élève lambda autochtone. « Nous leur apprenons aussi que la classe est un espace de calme et de paix », souligne Carine Costa Parada. Ce n’est pas là que se règlent les problèmes, bien que les titulaires des deux classes et les psychologues de l’école soient toujours disponibles pour parler ou pour régler des questions personnelles ou administratives – beaucoup d’élèves sont venus en tant que mineurs non-accompagnés ou sont dans l’incertitude la plus totale quant à leur statut juridique. Mais ce n’est pas dans la salle de classe que peuvent avoir lieu les confrontations interethniques, qui existent bien sûr à l’école comme au foyer. Le plus important ici, c’est de faire régner la confiance mutuelle.

Accu+ a été lancé il y a trois ans en tant que projet pilote, avec l’accord du ministère de l’Éducation nationale. Les enseignants et la direction sont fiers des excellents résultats obtenus : une année supplémentaire à cimenter les compétences linguistiques permet aux élèves d’améliorer leurs chances d’intégrer le cursus de leur choix par la suite. Et ils sont fiers d’avoir été approchés par leurs collègues du Lycée Aline Mayrisch, qui sont intéressés à découvrir leurs méthodes de travail avec les tablettes et pourraient reprendre certains concepts ou les adapter à leurs besoins. « C’est extrêmement motivant pour nous et nos élèves », constate Gilbert Hopp. Comme le fut le fait que le ministre Jean
Asselborn, et avant lui le Grand-Duc Henri, rendent visite à leur école. Cela leur redonne espoir aussi que le LTC, qui est, avec près de 3 000 élèves, un des plus grands établissements du pays, ne soit plus l’éternel oublié dans la planification des infrastructures scolaires. Car ils ne savent toujours pas ce qui leur adviendra, si la Ville de Luxembourg veut qu’ils quittent le Limpertsberg et les travaux d’infrastructures du tram les forcent à abandonner certains des containers au Kirchberg. Si déjà les enseignants des classes d’accueil sont si inventifs qu’ils développent de nouvelles méthodes d’enseignement dans des conditions matérielles aussi difficiles, qu’est-ce que cela deviendrait s’ils avaient des conditions de travail idéales ?

josée hansen
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