Art contemporain

Technotemps

Les installations épurées de LAb(au) au Casino
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 01.11.2019

Le jour de notre visite avec le commissaire de If Then Else et directeur artistique du Casino Luxembourg Kevin Muhlen, l’institution, coincée entre les travaux du boulevard Roosevelt et du boulevard Royal jouait de malchance : la nouvelle enseigne Zaït Wuert, composée de six écrans, côté Vallée de la Pétrusse, qui remplace le néon Incaos était en panne. Était aussi en panne l’œuvre qui ouvre l’exposition, dès le grand escalier qui mène au premier étage, Pi. Ces deux pièces ont été créées par les Belges Manuel Abendroth et Jérôme Decoq, artistes plasticiens associés depuis maintenant une vingtaine d’années sous le nom LAb(au) et rejoints récemment par la jeune Els Vermang. On espère qu’à la publication de cet article ou très vite, le matériel électronique sensible des ordinateurs de ces œuvres, sera à nouveau en ordre de marche, secoué comme le murs du Casino par des travaux urbains interminables, transformant l’institution en forteresse assiégée.

Pi résume d’entrée le travail de LAb(au) sur les signes (la sémantique) et les langages codés (la sémantique) mais en ce qui concerne la formalisation de l’œuvre, on n’a pu croire Kevin Muhlen que sur parole : elle se présente sous la forme des panneaux d’affichage mécaniques, avec le clic-clic caractéristique du changement d’annonce des horaires dans les aéroports et les gares, au fil des heures d’arrivée et de départ des avions et des trains. Sauf que les annonces ici seraient aléatoires, à regarder « à la manière d’un cadavre exquis visuel», dixit Kevin Muhlen.

La traduction française du titre If Then Else – « si – alors – sinon » –, décrit plutôt bien le malheureux accident arrivé à ces deux pièces importantes. L’ironie de l’histoire étant que les visiteurs qui entrent par la rue Notre-Dame, passent désormais sous la bannière au nouveau graphisme qui symbolise l’institution ouverte.

Mais le hasard, le facteur chance, fait aussi partie du travail de LAb(au), comme le permet de le visualiser très concrètement la pièce centrale installée au premier étage, au débouché du grand escalier, Good Luck. C’est une série de bacs où poussent des plants de trèfles. Le trèfle à quatre feuilles, mythique symbole populaire de la chance, ne se trouve à l’état naturel, par un promeneur le nez au ras du sous-bois – cela est scientifiquement prouvé – qu’une fois sur 10 000.

LAb(au) donne avec Good Luck, une chance augmentée puissance X aux visiteurs de trouver le porte-bonheur car ce tripholium trepens-ci est un trèfle OGM. Ce concept va se vérifier par la suite dans toute l’exposition, comme c’est aussi le cas avec la compression temporelle de l’ère technologique dans laquelle nous vivons. Manuel Abendroth, Jérôme Decoq et Els Vermang utilisent uniquement le binôme « zéro un », base exclusive de tous les algorithmes de programmation informatique, illustrée par des variations dont leur talent de plasticiens offre une déclinaison quasi vertigineuse.

If Then Else ne se traverse pas au pas de charge, satisfaisant un plaisir esthétique facile. Il faut prendre son temps (a contrario du temps réduit de l’époque), pour comprendre et apprécier les démonstrations du trio, sur la géométrie – ils sont aussi architectes comme le terme « construction » en allemand le révèle dans l’appellation LAb(au) –, la couleur (sans elle, pas d’art de la peinture et au fil de l’histoire de l’art, du support qu’est la toile blanche jusqu’à sa réduction à l’état pur dans les monochromes d’un Yves Klein ou d’un Rothko), le mouvement (comme l’art cinétique dont Vasarely, en train d’être redécouvert, joua dans les années 1970) et enfin, la lumière (sans le spectre lumineux rouge jaune bleu RGB – on dira le soleil pour imager notre propos – pas de vie sur terre et sans lumière artificielle, la ville la nuit serait éteinte… comme donc l’accidentelle extinction de la nouvelle enseigne du Casino Luxembourg.

Mais on peut s’en faire une idée en petit format dans l’exposition avec XXXXXXXXXXXX, dont les douze cases combinent les 26 lettres de l’alphabet. Le mot « Casino » fait partie des probabilités qui pourraient apparaître devant les yeux d’un visiteur patient. LAb(au) a déjà utilisé le procédé à Charleroi au sommet du Quai 10 et de La Vigie, l’installation alphanumérique composant par exemple « Flétries, Mafiosos ou encore Pingouins ».

Le public à qui le concept de réduction du hasard et la compression du temps devrait parler le plus facilement est la génération Y, les jeunes, voire les très jeunes adolescents, biberonnés aux smartphones et pour lesquels la communication instantanée sur les réseaux sociaux est l’évidence même. Ainsi de la pièce Modern Times : un décalage horaire va se produire, c’est mécanique, à un moment donné, entre l’heure qu’affiche l’horloge à rouages et le cadran digital, réglé par ordinateur sur le temps atomique.

Mais nos jeunes accros de l’Internet, sauront-ils que Deep Blue, avec ses 256 codes barres bleus, fait référence aux 256 bits du super-ordinateur d’IBM qui l’emporta en 1997, dans la partie d’échecs où le champion du monde russe Garry Kasparov avait accepté de défier la machine ? Mosaïque 8*8 qui fait face à cette œuvre, est en quelque sorte une mise en mouvement en 3D du plateau du jeu d’échecs par la mise en mouvement de 64 tuiles noires d’une grille de 8 x 8 carreaux. Grâce au « leurre » d’un rétro-éclairage LED faisant apparaître les tuiles tantôt grises, tantôt blanches suivant leur positionnement dans l’espace et, de façon aléatoire, un écran entièrement noir apparaîtra, en hommage au Carré noir de Kasimir Malevitch.

La série des pliages origami qui suit, origamiPermutation, origamiLexicon, origamiPinwheels, est basée sur le pliage des papiers japonais, dont la trisection de l’angle est irréalisable à la règle et au compas. LAb(au) se sont donné des règles, basées sur autant de multiples, déclinés en autant de séries qu’il y a de possibilités algorithmiques aux murs, soit de la page blanche à la page saturée et les tableaux mécaniques obéissent au même principe, sur le mode électronique « zéro un », laissant apparaître des mouvements de triangles de l’état fermé (blanc) en passant par plusieurs étapes intermédiaires d’ouvertures colorées (blanc et orange dans origamiPinwheels) à la saturation colorée (tous triangles ouverts ou mieux, rabattus).

On retrouve le principe à la fin de l’exposition avec deux installations fonctionnant, elles, sur le mode occidental et précurseurs du « zéro un » binaire informatique. origamiSemaphore cite l’alphabet codé utilisé autrefois comme moyen de communication visuel avec les navires en mer. origamiJacquard rend hommage aux cartes perforées des frères Jacquard, inventeurs du métier à tisser mécanique au tout début du XIXe siècle.

Entre-temps, on aura fait un voyage vertigineux dans le temps long (One Thousand Six Hundred Light Years et One of a Billion Years), le temps court d’une demi-journée. (chronoPrints), et, vu et entendu U-238 > Pb-206. La transformation de l’uranium en plomb, soit la désactivation des pigments radio-luminescents de la couleur jaune, sont captés en temps réel par un compteur Geiger, connecté à un ampli. Les craquements de la radiation de la couleur jaune mettrait 1 600 années à se désactiver, l’exposition elle, dure jusqu’au début de l’année prochaine seulement.

L’exposition If Then Else du collectif d’artistes belges LAb(au) au Casino Luxembourg dure jusqu’au 5 janvier 2020 ; ouvert du lundi au dimanche de 11 à 19 heures, nocturne jeudi jusqu‘à 21 heures ; fermé mardi ; plus d’informations : casino-luxemboug.lu

Marianne Brausch
© 2019 d’Lëtzebuerger Land