Festival South by Southwest

On dirait le sud

d'Lëtzebuerger Land du 01.04.2016

Un vieux rockeur sur le retour, barbe et longs cheveux blancs, arbore un t-shirt du Wu Tang Clan. En face de lui, un black costaud bardé de tatouages est moulé dans un t-shirt Misfits. Tout autour de cette scène semblant être en négatif, c’est le chaos, un mix entre le spring break de Cancun et le Rock um Knuedler : bienvenue à Austin, auto-proclamée « live music capital of the world », pour la trentième édition du festival SXSW (lire « South by Southwest », ou « South by » pour les intimes).

Austin, capitale du Texas, est une anomalie dans cet État fortement républicain, terreau de la famille Bush et de Ted Cruz, l’homme qui cuit son bacon sur le canon d’une mitraillette. C’est un peu comme si tout ce que le Texas comptait de progressistes s’était rassemblé ici, une petite bulle bleue dans un océan de rouge. Ici, c’est Bernie Sanders qui a remporté les primaires, et on en est fier. Un bureau dédié à Bernie est ouvert en permanence sur 6th street, la rue principale du festival, où des jeunes militants férus de politique internationale se rassemblent dans des discussions sans fin au milieu d’une bouillie sonore indescriptible. « Keep Austin Weird » est le slogan de la ville depuis le début du millénaire, slogan depuis copié par d’autres villes américaines, mais toujours tellement d’actualité. Rien ici n’est comme ailleurs au Texas, à part les barbecues.

Le SXSW est un festival démesuré, en fait trois festivals imbriqués, avec chacun un focus : la musique, le cinéma et l’interactivité. Barack Obama en personne était le keynote speaker du SXSW Interactive, où l’on parle des prochaines tendances technologiques, de la réalité virtuelle à l’intelligence artificielle en passant par le gaming, lors de centaines de conférences, workshops et autres réunions pour professionnels pressés, chaque jour. Le volet musical du festival, également destiné aux professionnels (programmateurs, agents, managers, journalistes, etc.) et faisant office de plus grand rendez-vous de l’industrie musicale au monde, s’adresse quant à lui indirectement au grand public via une ribambelle d’artistes se produisant à peu près partout dans la ville, avec une emphase sur downtown, sous le contrôle de la police aussi omniprésente visuellement que pleine de bonhomie.

Pour se rendre compte de la dimension du festival musical, il faut commencer par les chiffres : environ 2 000 groupes se produisent dans une centaine d’endroits pendant cinq jours. Afin de multiplier les chances de se faire remarquer par les professionnels du métier, certains groupes ont des calendriers démentiels, comme les très hip espagnoles Hinds qui ont joué pas moins de 17 showcases entre mardi et samedi, pour au final convaincre plus sur leur enthousiasme juvénile que sur la qualité intrinsèque de leur musique… C’est que, pour les groupes se déplaçant à Austin, la programmation officielle du soir ne suffit pas : il faut remplir la journée au rythme des dizaines d’événements gratuits se déroulant dans quasi tous les bars et restaurants de la ville, systématiquement sponsorisés, dans une guérilla promotionnelle à la hauteur du savoir-faire du pays hôte. Certains festivaliers bien préparés ne font que cela, passant d’un événement à l’autre pour se restaurer et boire gratuitement, et accessoirement apercevoir quelques groupes inconnus entre deux soundchecks. Si on rate les fêtes, on peut toujours se sustenter auprès des incontournables foodtrucks proposant de la nourriture globalement très moyenne pour des prix exorbitants (style 12 dollars pour un hamburger), sous le couvert de noms et concepts alléchants (tout ou presque est « fusion »).

Le SXSW a sublimé le concept de FOMO (Fear Of Missing Out) : le choix, déjà cornélien, est constamment remis en cause à la vue des files interminables pour rentrer dans les endroits où se produisent les quelques vedettes au programme. Le soir de Young Thug, nouvelle star du rap US, la file faisait 100 mètres de long, sans exagérer. L’art à maîtriser lors de SXSW est donc de comprendre comment maximiser son temps, en assimilant le plus vite possible certaines données essentielles comme la taille des salles, leur situation géographique et l’intérêt artistique pour le public et les professionnels. Le premier soir, sans aucun repère, presque à l’aveugle, j’ai passé une heure dans la file de ce qui me semblait être la meilleure soirée pour finalement ne jamais rentrer et donc ne pas voir le groupe pour lequel je m’étais déplacé, Pumarosa, alors qu’un coup d’œil à travers la vitre indiquait clairement que la salle était à moitié vide. En quittant la file, j’ai compris pourquoi la sécurité ne laissait plus rentrer personne : le petit jardin extérieur jouxtant la salle était bondé de gens discutant, buvant, fumant. Bref, tout le monde se fichait du concert, sauf moi dans la file d’attente. Un constat frustrant pour l’amateur de musique : c’est parfois compliqué de rentrer, et quand on rentre enfin, tout le monde parle, tout le temps, la musique étant bien trop souvent secondaire.

Heureusement, une fois digérés les sandwiches au brisket de porc et les tacos épicés, l’offre est tellement pléthorique que c’est impossible de ne pas s’y retrouver d’une manière ou d’une autre. Le lendemain de ma déconvenue, j’ai pu voir Pumarosa, sous le soleil et dans la bonne humeur, entre une ribambelle de hipsters figés sur leur smartphone. À vrai dire, j’aurais vraiment beaucoup aimé assister à ce festival il y a dix ans, avant l’avènement de l’information partout tout le temps, qui fait qu’on est forcément au courant que quelque chose se passe à l’autre bout de la ville dans 20 minutes, mais sans pouvoir en profiter au final puisque tout le monde ou presque le sait et va vouloir y aller. L’effet de surprise est dilué, alors on cherche d’autres moyens de se faire remarquer, comme Har Mar Superstar qui quitte la scène après un seul morceau lors de la soirée d’ouverture, après avoir fait poireauter tout le monde pendant une demi-heure lors d’un soundcheck étrangement long dans le contexte SXSW, se résumant généralement à la portion congrue.

Au final, malgré l’abondance de groupes américains, c’est surtout la diversité de l’offre étrangère que j’ai eu envie de mettre en avant. On retiendra le post-punk tendant très fort vers le punk des anglais d’Autobahn, encore plus incendiaires et abrasifs sur scène que sur disque (l’excellent Dissemble sur Tough Love Records), le post-rock teinté de musique traditionnelle et de métal de Jambinai (Corée du Sud), l’électro énergique et communicante du madrilène John Grvy, les envolées lyriques hypnotiques de la mauritanienne Noura Mint Seymali, se produisant entre quelques groupes de rock garage à l’Hotel Vegas, ou encore les entêtantes improvisations des berlinois Camera, au lineup chamboulé (seul un membre du groupe originel subsiste) mais à la vitalité débordante : un déluge sonore rehaussé de maracas, de gong, de planche musicale et même de chants intermittents. Encore plus impressionnant qu’avant, si c’est possible.

Contrairement aux années précédentes où Snoop Dogg, Metallica ou encore Lady Gaga se produisirent sans annonce préalable, il y eut très peu de superstars au programme. Drake a bien fait une apparition surprise au Fader Fort (la fête non-officielle la plus prisée) le samedi après-midi mais c’est à peu près tout. Avant même de s’en rendre compte, le SXSW, c’est déjà quasi fini. Un dernier passage au centre de conférence pour le va-et-vient incessant des professionnels contrebalancés par les accoutrements cosplay des amateurs de jeux vidéo, et le moment à ne pas rater : le keynote speech de Tony Visconti, producteur de Bowie et tant d’autres. Un moment rare en compagnie d’une légende de la musique, aussi éloquente qu’intelligente (le discours est toujours visible sur sxsw.com). Une heure de subtilité qui tranche radicalement avec la grosse fête de rue populaire de l’autre côté du mur, où dans un mélange sonore indigeste tout est bon pour se faire remarquer, sauf le bon goût. Voilà pour la très cool Austin et son incroyable SXSW, un mélange de culture et de branding, de légèreté et de in your face, de liberté et de règles strictes. À l’image de l’Amérique sans doute.

Sébastien Cuvelier
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