Doris Drescher, Pregnant of a New World

Son monde à elle

d'Lëtzebuerger Land du 08.04.2016

Il est rare de pouvoir dire : voilà une femme artiste. Ce n’est d’ailleurs pas bien vu de faire la différence, aujourd’hui, entre un et une artiste. Mail il est impossible dans certains cas de ne pas dire voici l’art d’une femme. On n’en citera que deux – et quelles artistes : Louise Bourgeois et Annette Messager.

En voici une troisième, elle est luxembourgeoise et elle expose encore jusqu’au 30 avril prochain à la galerie Krome à Luxembourg-Belair. Certes, Doris Drescher est discrète, sans que l’on puisse dire que son travail est connu des seuls initiés ou peu exposé. Lucien Kayser a montré quelques-unes de ses œuvres sur papier l’année dernière au Cercle Cité dans une exposition collective au Ratskeller et d’aucunes l’ont toujours fidèlement suivie : Danielle Igniti qui l’expose à Dudelange et Erna Hécey, qui le fit quand elle était galeriste à Luxembourg. Sans oublier Marie-Claude Beaud, qui lui fit montrer sa Casa Mia à la Biennale de Venise, c’était en 2001…

Nous voici donc replongés, ou plutôt en immersion, dans le monde personnel, si particulier de cette artiste sensible, dont on se souvient d’une œuvre antérieure, où on voyait Doris Drescher enceinte d’une mappemonde. L’exposition présente s’intitule Pregnant of a new World.

Dans la galerie tourne un disque CD. Doris Drescher fut musicienne avant de devenir plasticienne. Une femme pleure, dit-elle, durant la moitié de l’écoute d’une musique, ce qui donne la forme matérialisée d’un demi-disque doré. Quinze ans après – une pièce similaire était exposée à la Ca Del Duca – le CD tourne-t-il encore et la femme pleure-t-elle toujours ?

En tout cas, Doris Drescher est une de ces artistes qui se raconte à travers toute son œuvre. Personnelle, comme les lampes, posée, sur pied et suspendue dans la présente exposition. Le fil conducteur, lui, est rouge, qui part d’un miroir installé au mur de la galerie (s’y reflète-il la lumière de l’univers ou faut-il en regarder l’ombre portée dans le miroir ?), pour se terminer à l’autre bout de l’exposition, dans la pièce voisine, dans ce qu’on peut voir symboliquement comme une salle d’eau : une minuscule baignoire est posée là, au bout de Pregnant of a new World, écrit en toutes lettres. L’eau régénère, l’eau lave des péchés…

La lampe est enjuponnée d’un nuage de papiers où Doris Drescher (on rappellera qu’elle a étudié à l’Ecole des Beaux-Arts de Milan) a griffonné des bouts de pensées, des mini-narrations, souvent en italien. Ces esquisses de vie côtoient d’autres pensées plus sombres, entre autres donc de pénitence, tel ce crayonné qui représente une crucifiée. En revenant dans la pièce principale, on retrouve la femme aux bras en croix dans une grande photo de l’artiste allongée en robe imprimée à fleurs sur un tapis de pétales de magnolia.

La pièce est divisée en deux par un paravent. On y voit une séparation entre l’intime de Doris Drescher et sa vision du monde. Sur la photo, on ne sait si elle s’enfonce ou si elle va surgir du tapis de fleurs, juste tombées ou déjà en train de se décomposer ? Mais comme elle se dit enceinte d’un monde à venir, on supposera que les angelots, ces enfants symboliques dont Doris Drescher est la créatrice, vont jaillir de la gangue protectrice en pâte à modeler dont elle les a à demi recouverts…

Posés sur des petits socles, ils rythment le fil rouge qui court le long du mur de la galerie. Par contre, on ne sait si l’arche, disposée au centre de la pièce, de l’autre côté du paravent, emportera les animaux, vers ou hors du monde. La mappemonde est ronde, comme la terre est ronde. Mais Doris Drescher l’a déposée, figée sous un voile de cire, telle une plante en pot, au sol.

L’exposition Pregnant of a new world, de Doris Drescher est encore à voir jusqu’au 30 avril 2016 à la galerie Krome, 21A avenue Gaston Diderich, à Luxembourg-Belair ; ouvert du mardi au samedi de midi à 18 heures ; www.krome-gallery.com
Marianne Brausch
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