Rose Bernd

L’hypocrisie est un meurtre

d'Lëtzebuerger Land vom 14.02.2014

Rose, une femme féconde et assoiffée de désir, issue de la petite bourgeoisie, a une affaire avec Christoph Flamm, un mari cocu sans scrupules de la Haute. Malheureusement Rose est déjà promise à August Keil par l’entremise de son père pieux et moralisateur. August est un relieur et faible d’esprit dans la droite lignée du papa conformiste issu de la Petite. L’instinct inné de Rose fait qu’elle s’intéresse plus au médecin qu’au relieur. Subconsciemment peut-être parce qu’il est classé plus haut dans la chaîne alimentaire, qu’il a une puissance financière plus élevée, et que celle-ci pourrait pour le coup protéger la descendance de Rose plus que ne le pourrait celle du cher Auguste. Malheureusement pour Rose, Christoph Flamm se réserve aussi le droit de s’élever au-dessus de la morale, ce que la piété d’August lui semble interdire en surface. L’hypocrisie du mari cocu qui ne divorce pas, couplé avec l’hypocrisie du vautour pieu et désintéressé qui ne fait qu’attendre sa chance pour mieux emprisonner Rose, voilà deux des trois composantes qui causent la chute de Rose. La boucle est bouclée avec le parcours de Schleckmann, un prolo alcoolique qui désire faire le grand saut de la classe ouvrière à celle de la Petite bourgeoisie par le chantage.

Schleckmann menace Rose de souffler à l’oreille de son papa et de son prétendant ses parties de jambes en l’air avec le Monsieur de la Haute, à moins qu’elle ne se donne à lui. Quand il n’obtient pas ce qu’il veut par les mots, il finit par mettre ses mains dessus par la force, le viol menant provisoirement à l’assouvissement de son désir de domination. La tragédie atteint son paroxysme quand Rose met au monde l’enfant de son cavalier malhonnête uniquement pour le tuer dans la foulée. Elle ne veut pas que son enfant souffre des mêmes douleurs qu’elle, et commet l’irréparable. Faut-il lui pardonner l’infanticide, et la catégoriser comme victime d’une toile d’araignée, tissée par les quatre hommes qui lui tournent autour comme des vautours, tout comme sa mère de substitution, la béquille ambulante du mari cocu ?

En 1903, Gerhart Hauptmann a assisté en tant que juré au procès d’une jeune femme qui avait commis un infanticide. Il a obtenu son acquittement, une première dans le système judiciaire prussien. Sa pièce naturaliste en cinq actes, une descente en enfer d’une anti-héroïne, en est tiré et dévoile les rouages d’une société de classes qui se mord la queue. Dans cet échiquier, la Reine de la Haute bourgeoisie arrive à encaisser l’adultère du Roi cocu. Afin de sauver leur mariage, le couple inflige une véritable mise à mort verbale à la maîtresse, qui est tellement abjecte que la femme socialement moins bien positionnée finit par céder à la pire forme de la violence physique qui soit, l’infanticide. Tout comme l’ouvrier qui finit par céder au viol, Rose ne sait plus comment s’exprimer autrement pour se faire comprendre, la violence psychologique lui étant moins familière.

Dans la mise en scène de Frank Hoffmann, le matériau d’origine, dense et noir, est libéré de son naturalisme pour être tiré du côté de l’investigation psychologique. Ceci sûrement afin de légitimer la dimension universelle de la pièce car l’interpréter sous la loupe freudienne serait la libérer de sa causalité historique. La blancheur confère au décor minimaliste de Ben Willikens un air d’hôpital psychiatrique à la fois infecte et désinfecté dans sa stérilité. Il ouvre sur les profondeurs de la psyché de Rose au fur et à mesure qu’on avance dans sa marche vers la folie. Et le Christoph Flamm de Frank Hoffmann n’est plus maire de village comme chez Hauptmann mais médecin. De nos jours, ce sont les docteurs censés guérir nos malades qui infligent à leurs patients les traumas nécessaires pour qu’ils deviennent malades. Du moins, la clientèle est sûre d’être au rendez-vous.

En revanche, la Rose d’Hoffmann n’est pas si jeune, et loin d’être naïve quand elle séduit son médecin. Elle n’a pas froid aux yeux, cette Jacqueline Macaulay qui rigole de plein cœur au début de la pièce. Il devient d’autant plus dur, avec un personnage qui a une telle conscience de sa part d’ombre dans la première scène avec son amant, de croire par la suite à son respect total de l’autorité du père. Le reste du matériau se prête peu à cette actualisation de la personnalité de Rose, vu que le dilemme avec August naît surtout de la volonté passéiste du père Bernd d’imposer à sa fille le choix du futur mari. Une adaptation contemporaine de la pièce résiste à travers les conventions inhérentes à la société de l’époque.

Ceci est bien dommage, car les trouvailles dans le jeu d’acteur sont d’une rare beauté. Citons comme exemple la première entrée en scène d’Ulrich Gebauer et de Steve Karier dans les rôles du père Bernd et d’August Keil : leur gestuelle reptilienne trahit la perversité qui se cache sous leur manteau moralisateur. Quelques instants après, nous entrons de plain pied dans la comédie, avec un Auguste qui se met à singer, tel un gamin malhabile, chaque geste du père de Rose. Le père Bernd se trahit à son tour quand il change légèrement d’accent tout en prenant un air essoufflé afin de donner du poids à sa litanie censée convaincre Rose qu’August est l’homme de ses rêves.

Rose Bernd de Gerhart Hauptmann ; mise en scène : Frank Hoffmann ; dramaturgie : Andreas Wagner ; décors : Ben Willikens ; costumes : Jasna Bosnjak ; musique : René Nuss ; avec : Luc Feit, Ulrich Gebauer, Steve Karier, Wolfram Koch, Jacqueline Macaulay, Annette Schlechter, Roger Seimetz, Anna Stieblich, Anouk Wagener ; une production des Ruhrfestspiele Recklinghausen, avec le Théâtre National du Luxembourg et le Staatstheater Saarbrücken. Suite au succès public de la pièce, le TNL vient d’annoncer une reprise en 2014-15.
Thierry Besseling
© 2017 d’Lëtzebuerger Land