Théâtre

Spectacle des mondes intérieurs

d'Lëtzebuerger Land vom 08.11.2019

« Depuis un an, le Escher Theater travaille à faire peau neuve », signent, en gras souligné, le Bourgmestre Georges Mischo (CSV) et l’échevin à la Culture Pim Knaff (DP) dans l’édito du programme du théâtre. Carole Lorang a repris la direction du Théâtre d’Esch en mars 2018, avec l’ambition de montrer un théâtre de création, plus que de poursuivre dans la tradition jusqu’alors d’accueil de spectacles. Cette saison, la voilà donc en pleine possession de son projet, totalement émancipée de ses prédécesseurs. Néanmoins, Antinéa créée en 2018 par la Cie Cendres La Rouge et le Collectif Métalu A Chahuter, fait encore partie de ces pièces « en accueil », implantée dans la programmation via le prétexte du weekend d’Halloween. Un bonbon aux saveurs inconnues jusqu’alors, pour patienter avant les nombreuses créations à venir…

Rarement un spectacle aura aussi peu stimulé un regard critique après représentation. Pas que ce soit mauvais, au contraire. Mais bizarrement, il n’y a rien qui vient. C’est peut-être parce que dans Antinéa, on ne sait pas qui est réellement Antinéa et non plus ce qu’elle essaie de nous dire. Ce qui nous aurait dérangés ailleurs, n’est ici pas si grave. Le spectacle tient son intérêt de son original et de sa machinerie plus que d’un récit captivant ou d’une histoire qu’on saurait raconter ensuite. Pourtant il y a bien là une forme de poésie, une nouvelle écriture qui, tout de même, sans qu’on essaye d’en comprendre les traits, émeut. Ce spectacle est en fait de la musique, un concert virulent et très visuel. Aussi, dès qu’on se convainc de cela, on s’oublie dans la musique qui est offerte.

Alors, même si l’on aurait aimé croire qu’Antinéa était celle de L’Atlantide, reine mystérieuse du roman de Pierre Benoit (1919), – ça nous aurait un poil guidés – cette Antinéa-là, celle qui donne son nom à la pièce, n’a que l’identité de sa fragilité, définie par des paroles qui sont des sortes de pensées à haute voix, données dans l’intimité du théâtre. Cernée par 17 « automates-musiciens-squelettes » conçus par Alain Terlutte, la comédienne Sandrine Châtelain incarne une femme envoûtée par des textes d’auteurs non consacrés, qu’elle transforme en une prose aérienne souvent nébuleuse mais attirante par les sonorités de la langue qu’elle crée.

C’est en cela que ce spectacle tient son spectateur, en utilisant le texte comme des « mélodies enfantines en litanies envoûtantes ». Des écrits signés de la main d’auteurs qui ne se savent pas auteurs. Un medley d’extraits, venant des esprits torturés d’hommes et de femmes ayant connu les affres de l’hôpital psychiatrique, choisis pour constituer un personnage central à cette pièce. S’en dégage une beauté brute, celle de la spontanéité d’un être pensant, qui justement pense sans concevoir son écrit, sans le formater, lui ôter sa nature sincère, son véritable. Et ce spectacle, plus que de l’histoire d’une femme en particulier, parle de ça, de la psyché humaine sous le courroux d’angoisses, de questionnements et d’un désir de survie mentale, de pouvoir sauver son âme, au-delà de son enveloppe corporelle.

Antinéa est un spectacle qui nous fait entrer dans les mondes intérieurs des auteurs interprétés et ce avec toute l’impudeur que cela entraîne, mais aussi une forme de bizarrerie encore jamais vue. L’orchestre de petits squelettes mélomanes, affublés d’instruments de musique, et créé à partir de squelettes de petits cochons, participe à ce sentiment. Un « squelette-band » qui donne le rythme de cette pièce, accompagnant la récitante dans ses absurdités, ses imaginaires et ses chansons, cris du sensible autant que de la folie.

Parce qu’Antinéa est au bord de la mort, visiblement en plein délire pre-mortem, déjà en elle-même, ou peut-être déjà morte, une âme flottante, que ces petits musiciens embarquent avec eux on ne sait où… Mais ça, nous ne le saurons jamais, et tant pis.

Proposant une forme où sont injectés le théâtre, la musique, la marionnette, l’art visuel et la performance, il s’en dégage une proposition hors des canons habituels du spectacle contemporain. Antinéa participe finalement à la construction d’un genre du spectacle vivant où les poésies textuelle et visuelle justifient l’inintelligibilité globale. En bref, c’est incompréhensible mais franchement inventif et beau. Comme quoi, parfois ça suffit.

Antinéa, d’après les écrits d’une dizaine d’auteurs différents essentiellement issus de l’art brut, mise en scène et travail vocal : Jean-Benoît Nison ; onstruction des automates et programmation : Alain Terlutte, grâce au développement électronique et informatique d’Antoine Rousseau ; recherche de textes, écriture et interprétation ; Sandrine Châtelain ; composition musicale : Ivann Cruz, Martin Granger, Jean-Benoît Nison ; création sonore et régie son : Olivier Lautem, création lumière : Claire Lorthioir ; régie lumière : Agathe Mercier ; deux représentations la semaine dernière au Théâtre d’Esch ; une production Métalu A Chahuter.

Godefroy Gordet
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