Le calcaire c’est la galère

d'Lëtzebuerger Land du 01.02.2019

Ce matin peut-être, encore une fois, vous êtes arrivés en retard au travail. Impossible de prendre une douche digne de ce nom, de vous laver les cheveux correctement, de repasser votre chemise et même de vous faire couler un café. On connaît la théorie de Murphy, selon laquelle « Anything that can go wrong will go wrong ». Pourtant, la loi de l’emmerdement maximum n’y est pour rien si le débit de vos robinets est passé des chutes du Niagara à la douche écossaise, si votre chauffe-eau et votre cafetière tombent régulièrement en panne, si vos cheveux sont ternes et rêches comme une pelote de laine de chameau, s’il y a plus de petits cailloux que de vapeur qui sort de votre fer à repasser ou si votre gel douche ne mousse jamais comme dans les spots télévisés. Le coupable, c’est le carbonate de calcium, alias, le calcaire.

Si vous avez déjà connu pareille mésaventure, c’est que vos canalisations sont certainement dans le même état d’engorgement que la route d’Arlon un vendredi soir ou que les artères des adeptes du régime Gromperekichelcher-Mettwurscht. Au lieu d’être bloquées par le trafic automobile ou par le cholestérol, elles le sont par des concrétions dignes de stalactites des grottes de Han. Tout orifice destiné à laisser passer de l’eau, surtout si elle est chaude, est condamné à l’obstruction progressive, et ce qui arrive difficilement à s’y écouler présente certainement une concentration en calcaire à peu près similaire à la teneur en alcool du Spirytus rectifié polonais.

Au grand-duché, comme l’apprennent tous les élèves dès l’école primaire, l’eau potable provient, pour moitié, du Lac de la Haute-Sûre (Sebes) et, pour l’autre moitié, des eaux souterraines. Ce sont ces dernières qui, au cours de leur trajet à travers la roche, dont le grès de Luxembourg, se minéralisent et dissolvent les carbonates de calcium qui vont se retrouver, ensuite, dans vos tuyaux. Les concentrations, mesurées en °f, varient en fonction des sources d’approvisionnement (Sebes, Kopstal, Bierelergrund, Glasbouren, Polfermillen…), et des cocktails préparés dans les châteaux d’eau. L‘eau est dite « douce » en dessous de 15 °f et « dure » au-delà de 25 °f. Rien que pour la capitale, l’éventail varie des environs de 9° (donc très douce) pour Gasperich, Tubishof ou Bridel d’un côté, jusqu’à 30° et plus (donc très dure) à Sandweiler, au Baumbusch, à Dommeldange ou, record absolu, plus de 32° au Kaltreis.
Lorsqu’ils cherchent à se loger, en plus des critères relatifs au passage des avions, à la (future) desserte par le tram, au calme de la rue, au nombre d’enfants en bas âge dans la résidence ou à la qualité des établissements scolaires, les ménages prévoyants devraient donc aussi étudier la carte des châteaux d’eau s’ils veulent éviter d’avoir à livrer une bataille sans merci contre le calcaire et ses dépôts blanchâtres. En vérité, il n’y a qu’à constater la diversité de l’attirail proposé pour se rendre compte que cette guerre est perdue d’avance : s’il y avait un truc qui marchait, alors on ne trouverait pas autant de « solutions » différentes.

C’est comme les piqûres de moustique l’été, vous avez le choix entre vous résigner (il paraît que l’eau calcaire apporte du calcium et du magnésium à votre corps, réduisant ainsi les risques de maladies cardio-vasculaires) ou mener une bataille sans fin, en essayant tous les remèdes proposés par les professionnels ou, pire, internet. Les plus philosophes se contentent de faire quelques provisions de vinaigre blanc, de jus de citron et d’eau déminéralisée pour limiter la casse et nettoyer périodiquement les appareils encrassés. Ceux qui ne s’avouent pas vaincus par la force de la nature iront jusqu’à installer des dispositifs de filtration par osmose inverse ou des adoucisseurs d’eau dans leur cave, en dépit des inconvénients multiples de ces appareils : risque de prolifération de bactéries, surconsommation d’eau, goût salé. Entre les deux, il reste aussi la solution du filtre anticalcaire magnétique, censé faciliter la cristallisation du calcaire et éviter ainsi la formation du tartre, ce traître. Dans la réalité, si l’on reprend l’analogie du moustique, c’est d’une efficacité similaire à celle de bougie à la citronnelle… ne comptez pas trop dessus pour résoudre vraiment votre problème, mais vous aurez au moins la satisfaction personnelle d’avoir tenté quelque chose, qui ne vous aura pas coûté beaucoup plus

cher qu’une semaine de parking au Findel.
Reste la solution consistant à ne boire que de la bière ou du vin, prendre systématiquement son expresso au café du coin, et ne plus se laver qu’une fois par semaine. Assez rapidement, vous ne devriez plus arriver en retard au travail... vous n’en aurez plus !

Cyril B.
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