Édito

Ona pas fini de parler asile

d'Lëtzebuerger Land du 08.02.2019

N’en déplaise à l’imaginaire collectif, tout peut parfois aller très vite dans la grande machine qu’est l’État. Depuis décembre, le gouvernement Bettel/Schneider/Braz II réorganise son fonctionnement de manière bien plus profonde que ce que laissait entendre la reconduction de la coalition à trois. Et cela ne se lit pas seulement aux créations de nombreux postes de hauts fonctionnaires, mais aussi aux réorganisations structurelles des différents ressorts ou champs politiques. Ainsi, ce fut d’un air aigre-doux que le ministre des Affaires étrangères et de l’Immigration Jean Asselborn (LSAP) présenta ce lundi le bilan des chiffres, toujours assez élevés, de l’immigration pour l’année 2018 (2 205 nouvelles demandes de protection internationale déposées, pour un solde migratoire net de 15 000 personnes sur une année). Or, contrairement aux années précédentes, où il fut flanqué de la ministre de la Famille et de lntégration Corinne Cahen (DP), Asselborn présenta ces chiffres seuls devant les députés et la presse.

Parce qu’il sera désormais seul à bord pour piloter la politique gouvernementale dans ce domaine très délicat : L’accord de coalition de décembre 2018 prévoit dans son chapitre sur la politique d’accueil que, « dans l’objectif d’un accueil digne, les DPI (demandeurs de protection internationale) doivent pouvoir s’adresser tout au long du traitement des demandes de protection internationale, et également pour tous les aspects de l’accueil comme l’hébergement et les conditions matérielles, à un seul interlocuteur, en l’occurrence le Ministère ayant l’immigration dans ses attributions ». Le 25 janvier, le conseil de gouvernement a donné son aval à la réforme de l’ancien Office luxembourgeois de l’accueil et de l’intégration (Olai) en Office national de l’accueil (Ona). Le projet de loi afférent, n° 7403, a été déposé ce mardi à la Chambre des députés et le Conseil d’État est averti de l’urgence du dossier, la réforme, dont tous les concernés soulignèrent le caractère purement formel lundi, devant entrer en vigueur le 1er mai déjà. Si le département de l’Immigration disposa en 2018 d’un budget de 9,2 millions d’euros (dont le plus gros poste, trois millions, est réservé au Centre de rétention), l’Olai vient avec une dot de 43 millions, essentiellement réservés à la prise en charge et à l’encadrement des DPI.

De prime abord, on pourrait donc être tenté d’accepter ce storytelling officiel d’une pure rationalisation des efforts de l’État. Mais il ne faut jamais tomber dans les spins officiels. En réalité, voilà la revanche de la présidente du DP pour un Jean Asselborn absent, auquel ses confrères reprochent depuis toujours de ne pas s’occuper assez des affaires nationales. Au plus haut de ce que l’Olai appela « l’afflux massif » de demandeurs de protection internationale, à partir de l’été 2015, Corinne Cahen fit le tour du pays, souvent avec ses collègues de l’Éducation nationale, de l’Infrastructures ou de l’Intérieur, pour sensibiliser les maires et les populations à l’urgence des besoins en infrastructures et d’un accueil digne, alors que Jean Asselborn, toujours entre deux avions, promit la solidarité du Luxembourg dans cet accueil, montra le doigt lorsqu’il fallait s’engager pour la réinstallation de réfugiés bloqués en Grèce, en Italie, en Turquie ou sur un bateau humanitaire à la dérive. Dans les coulisses, on entendit souvent que « Asselborn est prompt à promettre, et nous, ici, on est emmerdés ». Car sur la scène européenne, de plus en plus dominée par les partis populistes ou d’extrême-droite, les thèses humanistes de Jean Asselborn se démarquent tellement que cela lui valut une très large adhésion de son électorat lors des législatives d’octobre 2018 (il fut le plus populaire de tous les élus, avec plus de 40 000 voix). En reprenant la responsabilité politique de l’accueil des DPI, il devra donc désormais non seulement ouvrir les bras, mais aussi trouver des solutions concrètes pour l’hébergement – les foyers logeant quelque 3 800 personnes sont vétustes et encombrés pour moitié de personnes ayant le statut, mais ne trouvant pas de logement sur le marché –, la construction de nouvelles structures décentralisées, ou encore l’accès au marché du travail. Il restera responsable des retours et des éloignements des demandeurs déboutés au Luxembourg. La ministre de la Famille, elle, ne gardera que la responsabilité de l’intégration – où il est loin d’être évident de ce qu’il s’agit, au-delà des cours de langues ou d’instruction civique. Au LSAP les difficultés, au DP la générosité. Encore une preuve de la faiblesse des socialistes dans cette coalition.

josée hansen
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