Art contemporain

Robot.dot.revolution

L’exposition de Martine Feipel & Jean Bechameil chez Valérie Bach à Bruxelles
Foto: Trash Picture Company
d'Lëtzebuerger Land vom 08.02.2019

C’est un très affirmatif et chaleureux « Révolution je t’aime » cousu à la main sur un drapeau rose avec un rond rouge qui vous accueille à l’entrée de la Patinoire royale, dans le quartier de Saint-Gilles à Bruxelles, le drapeau, lui, étant suspendu à une sorte de fourche à fumier. « Enragez-vous » , « Explorons le hasard », « La folie est à l’ordre du jour » ou « Le futur est notre seul objectif » lit-on sur les bannières colorées accrochées à toutes sortes d’ustensiles de travail dans le grande salle de cette galerie privée de Valérie Bach installée depuis 2015 dans un bâtiment néo-classique remontant à la fin du XIXe siècle et classé monument national. Ce n’est pas la première exposition du duo d’artistes franco-luxembourgeois Feipel & Bechameil ici, ils se sont déjà vus offrir des expositions personnelles en 2014 et 2016, mais c’est la première fois qu’ils ont pu investir le majestueux grand hall de plus de mille mètres carrés. Les drapeaux-bannières faisant allusion, avec beaucoup d’humour, à toutes les révolutions populaires, des suffragettes en passant par Mai 68 aux Nuits debout et le célèbre Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, font partie du corpus intitulé Ni robot, ni esclave, réalisé pour cette exposition bruxelloise.

Ces références aux soulèvements populaires et le titre de l’exposition – Automatic revolution – donnent un nouveau sens au travail sur la robotique du duo d’artistes, dont les principales œuvres avaient déjà été montrées au Luxembourg lors de leur exposition Theatre of disorder, fin 2017 au Casino Luxembourg. À Bruxelles, on en retrouve la pièce centrale, Contra construction unit, une sculpture cinétique en référence à un dessin de Le Corbusier, le toujours aussi beau Lénine décapité avec un cœur automatique (Mechanics of the absent revolution), le bas-relief cinétique Electric eclipse, installé derrière un rideau gris, Behind the curtain, qui s’ouvre et se ferme de manière impromptue. Il y a aussi des œuvres plus anciennes, comme la grande cloche en résine de polyester La nuit sans lune, réalisée en 2013 pour leur exposition au Creux de l’enfer (vue depuis chez Zidoun-Bossuyt au Grund), qui est ici posée par terre. Ou de nouveaux travaux, comme ce Mégaphone en laiton (qui n’est pas sans rappeler ceux utilisés régulièrement par Su-Mei Tse) ou deux Suspensions lumineuses. Le gag de l’exposition dans son entièreté étant à nouveau qu’elle s’anime selon un programme de vingt minutes dirigé par la Logic control table, grande table de contrôle bricolée installée cette fois sur la plateforme surélevée, avec tout le câblage exposé de manière bien visible, les plans et séquences dessinés à la main accrochés aux murs alentour.

Comme le Theatre of disorder luxembourgeois, cette Automatic revolution bruxelloise est une réflexion sur l’automatisation de nos vies par des programmes informatiques de plus en plus sophistiqués – et incompréhensibles pour le commun des mortels. De la gestion des flux dans l’espace public à l’animation des appareils domestiques, tout semble désormais régi par des robots. Mais Martine Feipel et Jean Bechameil, qui viennent des arts plastiques et du cinéma, ne s’émerveillent pas naïvement pour la réalité virtuelle ou la numérisation, ni pour Alexa ou Siri. Ils mettent en garde avec beaucoup d’humour du contrôle de nos vies, tout le temps et partout. En se promenant dans l’espace d’exposition, on est souvent surpris, voire effrayé, par ces œuvres qui s’animent sans crier gare. À Bruxelles, l’univers rétro-futuriste qui est le leur prend un nouveau tournant par les appels à la révolution. Où soudain, des drapeaux cousus main deviennent une manière de résister. Et de réhumaniser le monde.

L’exposition Automatic revolution de Martine Feipel & Jean Bechameil dure encore jusqu’au 28 mars 2019 à la Patinoire royale – Galérie Valérie Bach, 15, rue Veydt
à Bruxelles ; prvbgallery.com/exposition/automatic-revolution.

josée hansen
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