Échange de bitcoins

Au-delà de Mt. Gox

d'Lëtzebuerger Land vom 07.03.2014

La faillite de Mt. Gox, une des plateformes historiques d’échange de bitcoins, a été officialisée au Japon il y a quelques jours, après la révélation d’anomalies qui auraient fait perdre 850 000 unités de la devise virtuelle à ceux qui lui avaient fait confiance. Cet événement en a choqué plus d’un de par le monde, suscitant des titres alarmants dans la presse financière internationale et des réactions jusque dans les rangs de la direction de la banque centrale allemande. « Les événements actuels en relation avec Mt. Gox ont affaibli la confiance dans le bitcoin », a ainsi déclaré à la Neue Osnabrücker Zeitung Carl-Ludwig Thiele, membre du directoire de la Bundesbank. Et d’expliquer avec componction : « La confiance constitue pourtant, en plus des conditions-cadre légales, et ensemble avec la stabilité et la sécurité, un des fondements d’une devise ».

Paradoxalement, de telles déclarations de défiance de la part de banquiers centraux – dont on se souviendra qu’ils se sont gardés de déclarations apocalyptiques comparables sur les perspectives du système financier mondial lors de la faillite de Lehman Brothers en 2008 – sont vraisemblablement le signe qu’au contraire, la principale devise virtuelle s’émancipe des bourses d’échanges individuelles et est en voie de s’installer pour de bon dans le paysage. Le bitcoin a certes perdu à cette occasion de sa valeur par rapport aux principales devises, passant de plus de 800 dollars début février à quelque 650 dollars en début de semaine. Mais il ne s’est pas effondré pour autant et a somme toute varié dans le cadre de son niveau de volatilité habituel, qui est élevé. Mt. Gox a certes représenté à son apogée une part non négligeable de l’économie bitcoin, et sa faillite aurait pu être fatale pour la devise alternative à ce moment-là, mais ce n’était plus le cas ces derniers temps après l’apparition de places concurrentes non négligeables dans plusieurs pays.

En creux, l’alarmisme des banquiers centraux, qui ont été nombreux ces dernières semaines à lancer des appels à un encadrement plus strict du bitcoin, allant parfois jusqu’à vouloir étrangler purement et simplement l’intrus sous une réglementation incompatible avec sa nature, révèle sans doute la crainte qu’il finisse par prendre de plus en plus de place et s’impose même, en cas de crise majeure, financière ou autre, comme ultime refuge d’investisseurs affolés. Au plan technique, la résilience du bitcoin réside en effet en dernier ressort dans celle d’Internet, c’est-à-dire d’un réseau conçu pour résister même à une guerre nucléaire, alors que les prérequis en termes d’infrastructure (guichets, réseaux

de cartes de crédit et de distributeurs) pour que les grandes devises conventionnelles continuent de fonctionner en cas de coup dur semblent bien plus difficiles à maintenir.

Carl-Ludwig Thiele a certes raison de qualifier le bitcoin de phénomène de « niche » : il ne représente aujourd’hui qu’un peu plus de huit milliards de dollars – une paille par rapport à la capitalisation incorporée dans les monnaies classiques. Il a aussi rappelé que l’Office fédéral de surveillance des services financiers l’a officiellement qualifé d’unité de calcul ou d’instrument financier, et non comme devise. Incapables de le neutraliser, comme ils souhaiteraient sans doute le faire, plusieurs régulateurs l’ont ces derniers temps classé comme commodité ou comme actif, à l’instar des produits agricoles cotés à Chicago ou des métaux listés à Londres.

Loin de l’alarmisme de la finance classique, l’économie du bitcoin cherche à calmer le jeu. « Bitcoin a cinq ans et les dents de lait viennent de tomber pour faire place aux nouvelles dents », a commenté dans un communiqué de presse Oliver Flaskämper, le patron de la plateforme allemande bitcoin.de, qu’il décrit comme « une solide place d’échange allemande du Mittelstand qui accorde la priorité la plus élevée à la sécurité des placements de ses clients ». Flaskämper suppose que si les journaux allemands n’ont pas repris son communiqué, c’est sans doute parce qu’il s’insère mal dans les récits catastrophistes sur la « cryptodevise du Far West » suscités par la chute de Mt. Gox.

Jean Lasar
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