Cinéma

Méticuleux, méconnu, mélancolique

d'Lëtzebuerger Land du 10.04.2015

Alors qu’il comptait déjà à son actif l’excellent téléfilm The Jericho Mile (1979), Heat (1995), un, sinon le meilleur, film policier des années 1990 et le drame The Insider (1999), dans lequel Russel Crowe donna une des meilleures performances de sa carrière, ce n’est qu’au début des années 2000 que le réalisateur Michael Mann apparut finalement de manière distincte sur les radars des chercheurs en cinéma, son œuvre exceptionnelle étant surtout relevée par les critiques jusque-là.

Au moins une partie de cette méfiance s’explique par l’autre Michael Mann, celui qui a fait ses débuts dans la publicité en même temps que quelques autres réalisateurs célèbres de sa génération, tel que les frères Scott, Adrian Lyne ou Alan Parker, occasionnellement qualifiés de « British Commercial Veterans » sur le site internet imdb.com. Ce même homme qui fut le moteur créatif de la série Miami Vice (qu’il a également adapté au grand écran en 2006) et qui, dès le début de sa carrière, n’hésita pas à expérimenter, utilisant des images stylisées et les chansons pop du moment.

Mais le regard derrière les décors urbains léchés, les protagonistes ultra-virils et les séquences sur fond de tubes, révèle un cinéaste méticuleux, dont l’intérêt pour les criminels et autres personnages extrêmes trouve ses origines dans sa jeunesse, passé dans le quartier de Humboldt Heights à Chicago, que Mann décrit lui-même comme « très agressif, très masculin et très hétérosexuel ». Quelques années plus tard, lorsqu’il travaille déjà en tant que scénariste, un projet auquel il vient apporter son aide lui fait découvrir l’univers carcéral à Folsom en Californie, la même prison où il tournera peu après, en 1979, son premier long-métrage The Jericho Mile pour la télévision. Son soucis pour le détail acquis en tant que réalisateur de documentaires et scénariste sur Police Story, une série réputée pour son aspect authentique, confère à son téléfilm un réalisme et une justesse exceptionnels qui lui valent d’emblée trois Emmys.

Lorsque policiers et truands s’affrontent dans les films de Michael Mann, on ne fait pas de distinction entre bons et méchants, mais hommes avec ou sans éthique, des deux côtés. Ses protagonistes, carrément obsédés par la justice et la droiture, subissent toujours les lourdes conséquences de leur impassibilité. L’isolement social, le vide émotionnel ou même la mort les attendent sur leur chemin sans compromis. Contrairement à beaucoup d’autres thrillers et films d’actions américains, ses long-métrages ne véhiculent pas de messages patriotiques ou religieux et ne traitent pas d’une menace extérieure, mais du danger de se perdre soi-même au beau milieu de ses obsessions. Depuis une terrasse surplombant la ville comme dans Heat, d’un bateau comme dans Miami Vice ou derrière le carreau d’un taxi dans Collateral, ces héros ou anti-héros observent l’océan lumineux de la ville qui leur réserve tant de possibilités que leurs interdisent leurs principes.

La déconnexion du monde et du flux d’informations qu’il contient est un élément inhérent de cette solitude. Des télévisions sont détruites (Heat, Miami Vice – la série), des appels téléphoniques prennent des dimensions pénibles (Heat, The Insider). Le spectateur se retrouve, chacun à sa mesure, dans cette vision mélancolique des choses, que rien n’est jamais acquis, surtout pour des personnages sans compromis. Michael Mann a toujours su retrouver ce spleen dans les vastes espaces urbains et dans la musique actuelle. Certains se rappelleront de l’inoubliable séquence sur la chanson In The Air Tonight de Phil Collins dans le pilote de la série Miami Vice. Le policier et personnage principal Sonny Crockett, à peine trahi par son partenaire de longue date, doit foncer vers la prochaine mission, accompagné par un nouveau arrivé, Ricardo Tubbs. Profondément bouleversé par les événements de la journée, il arrête sa course pour appeler son ex-femme et se rassurer de l’authenticité de la relation qu’ils avaient.

La communication et la recherche de valeurs sûres étant des éléments clés chez Mann, il est d’autant plus intéressant que Blackhat, son nouveau long-métrage, joue dans l’univers de la cybercriminalité, dans lequel l’échange d’informations est encore plus rapide, éphémère et aseptisé.

En amont de la sortie de Blackhat, la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg propose pendant le mois d’avril une rétrospective de cinq films ainsi qu’une ciné-conférence de Jean-Baptiste Thoret historien, essayiste et critique de cinéma, qui vient de sortir le livre Michael Mann – Mirages du contemporain.

Fränk Grotz
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