Le premier long-métrage de fiction de Govinda Van Maele, Gutland, est acclamé parce qu’il raconte l’histoire universelle de la quête de la liberté dans un contexte local très marqué

Une certaine authenticité

Govinda Van Maele
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 27.04.2018

Il n’est que neuf heures du matin, ce mercredi, lorsque nous avons rendez-vous avec le jeune réalisateur et producteur Govinda Van Maele (né en 1983) au 1535 à Differdange : le site est encore calme, seuls quelques bureaux sont occupés. Govinda vient de recevoir le matériel promotionnel pour la sortie de son premier long-métrage de fiction Gutland, présenté en avant-première mondiale au festival de Toronto en automne dernier, puis au Luxembourg City Film Festival en février (d’Land 08/18). Il sortira en salles au Luxembourg mercredi, 2 mai. Le film raconte une histoire luxembourgeoise d’altérité et d’assimilation : un étranger, Jens, arrive dans un petit village, où il est d’abord rejeté, puis s’intègre et partage les secrets des villageois. Entretien.

d’Land : Votre film joue à « Schandelsmillen », nom fictif pour un village luxembourgeois aux airs réels… C’est une des premières particularités de Gutland : vous l’ancrez dans le local, dans une communauté rurale que vous connaissez bien, au lieu de parler d’un pays abstrait comme le font certains réalisateurs. Pourquoi ce choix ?

Govinda Van Maele : Si on veut, comme moi, faire un film avec un certain degré d’authenticité, on ne se cache pas. Un film comme celui-ci aurait typiquement pu jouer en Roumanie par exemple, ou chez les rednecks aux États-Unis – mais alors ça aurait été un film différent. Gutland a à voir avec ma réalité, avec ma vie à moi, et là, le Luxembourg a une certaine « texture », une certaine ambiance que nous voulions capter : ces belles façades restaurées, ces rues au bitume impeccable... C’est un film sur les façades, sur le paraître et ce qu’il cache, donc c’était important que nous montrions cela justement.

Dans la presse canadienne ou états-unienne, lors de la présentation au festival de Toronto, les critiques ne manquaient pourtant jamais de souligner qu’ils associaient surtout le secret bancaire et le clinquant d’une place financière avec le Luxembourg et furent étonnés de voir une société agricole...

Ben oui, le Luxembourg vient d’une tradition agricole, il n’y a pas si longtemps, la majorité de ses habitants étaient agriculteurs. C’est toujours resté une part importante de la mentalité ici. Mais c’est vrai que beaucoup de gens à l’étranger imaginent qu’il n’y a qu’une seule ville avec de grands bâtiments bancaires, à l’image du Kirchberg, et ils sont incrédules quand je leur dis qu’il y a aussi plein de petits villages.

Vous décrivez les habitants de Schandelsmillen comme une communauté assez uniforme, soudée et solidaire, où les gens s’entraident, mais couvrent aussi des secrets de quelques brebis égarées. Dans ce sens, il rappelle vos précédents films, comme le court-métrage Josh ou le documentaire En Dag am Fräien. Pourquoi le concept de communauté a-t-il une si grande importance dans votre travail ?

Lorsque j’écris mes scénarios, j’essaie de ne pas trop m’encombrer avec un tel métadiscours. Mais il est évident que c’est quelque chose qui m’occupe : j’ai toujours eu conscience d’habiter une petite communauté, le Luxembourg, qui est entourée de communautés beaucoup plus grandes. En plus, j’ai grandi dans un tout petit village, Herborn, en tant que fils d’étrangers [sa mère est sri-lankaise et son père néerlandais, ndlr.] et j’étais membre d’un village agricole sans vivre dans une famille paysanne : donc je faisais à la fois partie de cette communauté villageoise, et en même temps, j’en restais extérieur, je n’y appartenais pas vraiment. Toute ma vie s’est déroulée dans cette tension entre communauté et manque de communauté. Je suppose que ce sentiment d’appartenance me manque, quelque part.

On sent que la communauté rurale que vous décrivez vous est chère, mais en même temps, vous en démasquez les hypocrisies et les secrets. C’est donc à la fois une connaissance intérieure et un regard extérieur ?

Oui, c’est ce qui me démarque toujours : je me sens toujours dedans et dehors...

Jens, le personnage principal de Gutland, interprété par Frederick Lau, c’est cet « Autre », un homme introverti et farouche, qui, à la recherche de boulot, débarque dans ce petit village où on travaille sur les champs et se retrouve le soir pour manger ensemble ou faire la fête. Il deviendra le révélateur de leurs secrets.

C’est la figure archi-classique de l’étranger qui débarque dans une ville de cowboys dans un western ou du monstre dans un film d’horreur. Jens est effectivement l’agent extérieur qui provoque une réaction dans cet organisme qu’est la communauté villageoise et le film raconte les réactions de cet organisme face à cet agent : il y en a eu d’autres, avant lui, qui ont été rejetés, alors que Jens, lui, sera assimilé. Il ne peut l’être que parce qu’il accepte de jouer le jeu. Parce que Jens représente aussi la liberté, qu’il imagine sur une île lointaine, et il a fait un casse pour pouvoir se payer cette liberté-là. Mais peut-être que sa liberté sera finalement de pouvoir arrêter sa course, de se laisser tomber dans un lit dressé pour lui. En s’y adonnant, il fait probablement le choix le plus rusé.

Plus qu’une histoire policière ou un thriller, Gutland est à mes yeux un film sur l’assimilation, sur la capacité de la petite communauté homogène qu’est le Luxembourg, d’intégrer les immigrés tellement bien qu’à la longue, ils font pleinement partie de cet idéal de société, que les Portugais des années 1970 ou les Syriens d’aujourd’hui rêvent eux aussi de points Cactus, de BMW et de grill Weber. Mais ce qui arrive à Jens, cet abandon de sa propre personnalité – les cheveux longs, la veste en cuir, la dégaine de rockeur – pour devenir le gendre idéal dans l’uniforme de la fanfare municipale, peut aussi être anxiogène...

...peut-être. Mais il était seul et se retrouve dans une famille avec femme et enfant. Soudain il peut apprécier de ne plus devoir faire de choix, de ne plus devoir prendre de décisions, de simplement se laisser aller.

Parlons des acteurs : Dans Gutland, il y a Frederik Lau, star allemande, Vicky Krieps, désormais star internationale, et Marco Lorenzini, star luxembourgeoise, mais pour le reste, surtout des acteurs amateurs… Pourquoi cette décision et comment les avez-vous choisis et dirigés ?

J’avais déjà l’habitude de travailler avec des acteurs non-professionnels, parce que tous mes courts-métrages, je les ai faits avec des non-professionnels. À l’époque, c’était une nécessité, puisque je voulais des adolescents et qu’il n’y a tout simplement pas d’acteurs professionnels de cet âge-là au grand-duché. Alors j’ai fait mon casting dans la rue et dans les maisons de jeunes – et j’y ai pris plaisir. Je suis persuadé que tout le monde est acteur et qu’il peut jouer un rôle bien spécifique dans sa vie, au moins un. Ce qui m’intéresse dans le processus de la direction d’acteurs en général est que l’on cherche la personne idéale pour incarner un personnage, puis on lui écrit son rôle sur mesure, mais ce qui en sort au final, la rencontre entre cet humain et ce rôle, sera une troisième chose, tout à fait différente. C’est à la fois contrôlable et incontrôlable, comme l’est la vie.

Le problème au Luxembourg est qu’il y a d’excellents acteurs professionnels ici, et j’étais très content de pouvoir enfin travailler avec Marco Lorenzini, mais il n’y en a pas beaucoup. En tout cas pas assez pour certaines figures qu’on cherche. C’est pour cela que j’ai dû recruter des non-professionnels. Après, la difficulté a été de combiner ces deux mondes, de les faire se rencontrer au milieu, entre professionnalisme et spontanéité. Avec Vicky Krieps, qui joue Lucy, la maîtresse de Jens, et Frederick Lau, notre manière de travailler m’a surpris : nous avons passé cinq ou six rencontres préliminaires à faire connaissance, à établir la confiance, pour que, une fois sur le set, tout aille comme sur des roulettes. Avec les non-professionnels, il fallait parfois enchaîner de nombreuses prises. Mais j’aime cette méthode du trial & error.

Vicky Krieps, qui est parfaite en Lucy, entre candeur et désillusion, est une de vos amies de jeunesse, vous avez commencé à faire des films ensemble, et aujourd’hui, elle travaille pour de grandes productions comme le récent Phantom Thread de Paul Thomas Anderson. Est-ce que vos rapports ont changé après son succès ?

Pas du tout ! Avec Vicky, on a fait connaissance lors du concert des Deep Purple place Guillaume : nous nous ennuyions et sommes allés boire un coup avec nos potes. Elle venait du milieu de la Jec, de la jeunesse étudiante chrétienne, où se retrouvaient beaucoup de mordus de théâtre et de cinéma. Nous nous sommes immédiatement si bien entendus que dès le lendemain, nous avons tourné un film ensemble. À l’époque, elle était plutôt derrière que devant la caméra, elle jouait juste quand il manquait une actrice. Mais il était évident dès cette époque-là qu’elle était extraordinaire, qu’elle avait quelque chose de hors du commun. Nous n’avons jamais perdu contact et c’était très chouette de travailler avec elle et Frederick Lau sur ce film : ils se connaissaient et sont dans la même agence, mais c’était la première fois qu’ils tournaient ensemble. Frederick était, je crois, aussi très satisfait du rôle, parce qu’il voulait toujours tourner à l’étranger et dans des films moins normés.

La nature, majestueuse et immuable, joue un rôle important dans Gutland : elle est filmée avec beaucoup de sens du rythme, de la lumière et des détails, comme le changement de saisons, par votre frère, le chef opérateur, Narayan Van Maele. C’est comme si elle était davantage que le cadre, un personnage à part entière.

Elle est essentielle, parce qu’elle constitue la base de ce monde que nous voulions montrer – et qui est celui de notre enfance dans ce Gutland. Donc ce n’est pas tout à fait un Luxembourg contemporain, mais plutôt d’il y a vingt ou trente ans. Je voulais reconstituer les couleurs et les ambiances de cette enfance rurale, les journées passées sur le tracteur du voisin ou à aider à la moisson. Ce sont des bribes de souvenirs très intenses qui me reviennent comme ça à chaque fois que je retrouve le Luxembourg après avoir été absent quelque temps. Narayan a sû développer cette ambiance unique grâce à la pellicule en 35 millimètres, une ambiance entre bonheur et angoisses – que connaissent tous les enfants en découvrant les premiers indicateurs que le monde des adultes est aussi violent et dissonant. Je suis super-content que j’aie encore appris cela avant la révolution numérique : travailler sur pellicule !

Vous venez de la scène libre pour ainsi dire, avez monté le blog Filmreakter avec Bernard Michaux, aujourd’hui producteur chez Samsa, et, en tant que réalisateur, vous êtes autodidacte. Qu’est-ce que ce parcours a eu comme influence sur votre manière de faire des films, par rapport, par exemple, à ceux qui font des écoles de cinéma avant de se lancer dans le métier ?

J’ai commencé à faire des films au lycée, avec des copains, parce que nous avions une caméra à la maison, c’était de la Vidéo 8. Puis, quand j’avais treize ou quatorze ans est venu la mini DV, et vers mes 17 ans, on a pu monter des films sur son PC – c’était une révolution. C’est comme ça que Jeff Desom a pu faire son Plotspoiler : seul sur son ordinateur à la maison. Depuis cette révolution numérique, la plupart des gens qui font des films aujourd’hui sont autodidactes.

Pour moi, faire des films était une manière de quitter le carcan de l’école, où quelqu’un me disait, du haut de son pupitre, ce que je devais faire. Le cinéma était ma vraie passion, je dévorais les films, surtout les films de genre. En fait, j’ai appris les mêmes choses en les pratiquant sur le terrain que mes collègues qui faisaient une école de cinéma en théorie. J’adore apprendre en essayant et en me trompant. Je peux donc parler de chance que j’aie fait la connaissance de Pol Cruchten juste au bon moment : il m’a fait travailler dans sa société, Red Lion, et m’a ainsi évité de m’ennuyer plus longtemps encore sur les bancs d’école. C’est lui qui m’a épargné l’école de cinéma !

Quand vous étiez jeune réalisateur, vous vous méfiiez de l’argent dans ce milieu : vous trouviez qu’on devait aussi savoir faire des courts-métrages avec moins que les 120 000 euros alors érigés en norme et vous avez même tourné En Dag am Fräien sans demander d’aide au Film Fund… Est-ce que votre position a évolué, parce que ce film a coûté trois millions d’euros et que vous l’avez produit avec votre propre boîte de production, Les Films Fauves ?

Pas du tout ! Ma conviction est toujours la même : on doit aussi pouvoir faire des films avec des budgets plus modestes. Surtout pour les premiers courts-métrages : devoir trouver le moindre centime et tourner avec 15 000 euros en tout implique un autre engagement pour le film que si on reçoit automatiquement de l’argent public. Je dois dire que la politique des généreux subsides a des conséquences néfastes, comme de s’installer dans une certaine torpeur, une commodité. Où trouve-t-on encore la rage et l’énergie si tout le financement est garanti d’office ? Il est important qu’on doive se battre contre quelque chose pour avancer, de monter des pentes pour développer ses muscles.

Certes, Gutland a coûté trois millions d’euros [dont deux provenant du Film Fund, ndlr.]. Mais ce n’est pas excessif pour un film européen, bien qu’il y ait aussi des premiers films qui ont été montés avec moins d’argent. Mais on peut dire que c’est plutôt dans la norme. Ceci dit, et n’importe quel réalisateur vous le dira, même s’il fait un film à vingt millions : une fois sur le tournage, l’argent ne suffit jamais vraiment (il sourit).

Les Films Fauves, nous les avons lancés avec Jean-Louis Schuller et Gilles Chanial, parce que cela nous facilite la production de nos propres films, mais aussi de ceux de nos potes : c’est chouette de pouvoir aider à développer et d’accompagner des films de gens que nous apprécions et dont nous aimons bien les idées. Parce qu’on peut difficilement tourner un film par an. Cela fait plusieurs mois que j’écris mon prochain scénario... C’est toujours long.

josée hansen
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