Entretien avec Lydie Polfer (DP)

Stupeurs et tremblements

d'Lëtzebuerger Land du 07.10.2004

d'Land : Lors du premier débat télévisé, le soir même des élections législatives du 13 juin, vous disiez que les électeurs avaient certes affaibli le DP - moins six pour cent des voix par rapport à 1999, moins cinq sièges -, mais que le gouvernement CSV/DP en tant que tel avait gardé le même poids, le même nombre de sièges. On avait l'impression que vous vouliez rester au gouvernement. Il semblait que le DP n'avait trouvé son nouveau rôle dans l'opposition qu'un mois plus tard, lors de la réponse du nouveau président du groupe parlementaire Henri Grethen à la déclaration gouvernementale de Jean-Claude Juncker. Pourquoi vous accrochiez-vous à tel point au pouvoir ?

Lydie Polfer: Je tiens à préciser que pour nous, il était clair dès ce soir-là que nous avions perdu les élections et que le CSV les avait gagnées. Mais ce que j'ai dit, et ce qui reste vrai, c'est que pour la première fois depuis très longtemps, un gouvernement de coalition n'a perdu aucun siège après une législature. Seulement - et c'était là le phénomène unique que je tenais à souligner - un des partenaires de coalition, le CSV, a beaucoup gagné - cinq sièges ! - et l'autre, le DP, les a perdus. Les gouvernements CSV/LSAP ont toujours perdu des sièges et ce au niveau des deux partis, aussi bien en 1989, qu'en 1994 et en 1999. Cette redistribution massive de voix au sein de la coalition au détriment d'un seul parti nous a surpris et effrayé, d'où notre réaction. En effet , les deux partis avaient élaboré le programme de coalition ensemble, nous l'avons exécuté ensemble et dans les sondages avant les élections, les gens se disaient globalement satisfaits du travail du gouvernement. Mais une fois aux urnes, les électeurs semblent avoir attribué tous les mérites au seul CSV.

Dans une Tribune libre publiée le 17 septembre dernier dans le Land, vous écriviez pour la première fois que votre parti avait clairement perdu les élections législatives et que depuis lors, vous, les leaders du parti, aviez analysé ces résultats et essayé de définir les erreurs que vous aviez faites. Quels sont vos conclusions de cette débâcle?

Ce que nous avons surtout constaté, c'est que nous avons perdu beaucoup de suffrages de liste, et ce dans toutes les circonscriptions. Toutefois, je tiens à rappeler aussi que nous restons le deuxième parti, derrière le CSV, dans trois circonscriptions sur quatre, le Centre, le Nord et l'Est. Mais cette fois-ci, nos électeurs semblent avoir beaucoup panaché avec d'autres partis. Ainsi, les membres libéraux du gouvernement sortant ont tous pu garder, voire améliorer leurs scores individuels, car ils ont récolté plus de voix personnelles qu'en 1999. Mais tout se passe comme si certains électeurs avaient aussi donné des voix à tel ou tel membre du CSV. Voyez-vous, si au Centre par exemple, les électeurs ont donné ne seraient-ce que six de leurs 21 voix à des candidats  du CSV, le résultat en est qu'à l'arrivée, nous aurons perdu un tiers de nos voix. Pour nous, la première explication de ce phénomène est un déficit de communication de notre travail et de nos mérites. Quand nous sommes arrivés au pouvoir en 1999, après quinze ans dans l'opposition, notre première priorité était de bien travailler dans tous les domaines qui nous furent confiés. Souvenez-vous que les négociations du programme gouvernemental étaient longues et très difficiles en 1999, mais le DP a réussi à y faire ancrer nombre de ses idées. Une fois ce programme arrêté, nous l'exécutions à la lettre, il nous paraissait essentiel d'être un partenaire fiable et loyal. Rétrospectivement, nous nous rendons néanmoins compte que nous n'avons pas su valoriser le rôle du DP dans ce gouvernement. Le Premier ministre récoltait tous les fruits de ce travail commun parce qu'il était la voix du gouvernement, qu'il pouvait expliquer seul nos projets communs tous les vendredis à la presse. Notre deuxième erreur était probablement d'avoir sous-estimé l'impact de la campagne très émotionnelle menée par le CSV. Dans une période de déstabilisation et de peur suite au 11 septembre 2001, leur promesse du «séchere Wee» exploitait pleinement le désir de sécurité que ressentaient beaucoup de citoyens. En plus, le culte de la personnalité autour de Jean-Claude Juncker, et son chantage du «si vous voulez que je reste, vous devez voter pour moi et mon parti» a certainement été pour beaucoup dans leur succès. À côté, notre campagne à nous, «Mir hale Wuert», basée sur des chiffres et des faits est apparue trop réaliste, trop rationnelle. Et puis, il faut le reconnaître, nous n'avons plus eu la même disponibilité pour aller à la rencontre des citoyens que lorsque nous étions dans l'opposition. Mais ceci n'est pas le résultat d'un changement de caractère mais d'organisation du temps et nous avons peut-être pensé à tort que l'essentiel de notre action devait être consacré aux travaux et réformes de l'État.

Pourtant, tous les sondages avant les élections indiquaient avec, comme il s'est avéré, une grande précision, cette débâcle. Pourquoi ne les avez-vous pas pris plus au sérieux ? 

Très sincèrement : nous les avons pris au sérieux. C'est pourquoi nous avons lancé notre campagne Mir hale Wuert. Mais il était probablement déjà trop tard, les citoyens étant déjà sous l'emprise de la campagne «ultra sécuritaire» du CSV et de l'omniprésence du Premier ministre dans les médias.

Les analyses des élections de 1999 affirmaient que le DP avait gagné avant tout pour deux raisons: d'une part grâce à la grande offensive pour l'éducation dont vous aviez fait votre cheval de bataille, et de l'autre grâce à votre position sur la question de la réforme du système de pension dans le secteur public - le fameux «pacta sunt servanda» que vous lanciez à l'encontre du gouvernement CSV/ LSAP. Les résultats de ces élections-ci prouveraient-ils alors que, d'une part, la réforme de l'enseignement national entamée par Anne Brasseur n'a pas trouvé d'écho et que, de l'autre, le DP n'a pas su fidéliser les électeurs volatiles de la fonction publique ?

Je tiens à rappeler que l'électeur en 1999 avait sanctionné le gouvernement suite aux scandales dans la gestion financière de certains ministères, dont particulièrement celui de la Santé. C'est vrai que la volatilité de l'électorat de la fonction publique fut pour moi une déception. En 1999, nous avons dénoncé la réforme du système de pension dans la fonction publique par conviction, cette résiliation unilatérale d'un contrat n'était pas correcte à nos yeux. Ceci dit, j'ai toujours clairement annoncé dans toutes les interviews, avant les élections, que pour abolir la réforme il nous faudrait une majorité - ce que nous n'avons pas eu au sein de ce gouvernement. Mais nous avons réformé le statut du fonctionnaire, négocié deux accords salariaux et, surtout, Jos Schaack et moi avons pu rétablir un climat serein au sein et envers la fonction publique, et je pense qu'il n'y a pas lieu de mettre en cause ces efforts. 

Et l'éducation nationale ? Anne Brasseur a pu garder un très bon score personnel, contrairement à ses prédécesseurs, mais cette reconnaissance ne semble avoir valu qu'individuellement. Le parti ne semble pas avoir de mérite particulier dans ce domaine, aux yeux des électeurs, qui pourtant accordaient une grande importance au sujet en soi...

Anne Brasseur a fait un excellent score, elle a gagné 3 600 voix personnelles par rapport à 1999 ! L'éducation nationale reste pour nous une priorité, aussi dans cinq ans. Elle ne peut se réformer en une législature, elle doit même continuellement s'adapter aux exigences de la société. Ce qui nous satisfait par exemple aussi, c'est que les réformes entamées par le DP ne seront pas abolies par la nouvelle ministre, ce qui prouve que nous avions raison. Mais il est vrai que le mérite d'une ministre n'a pas été reporté sur  notre parti. Et cela était vrai pour tous nos ministres : ils n'ont pas été désavoués, bien au contraire, mais le parti n'a pas pu, ou pas su tirer pleinement profit de ce capital de confiance.

À côté de la circonscription Sud, où vous avez encaissé de lourdes pertes, le DP a le plus souffert au Centre, un de ses principaux bastions jusqu'ici. Vous y avez perdu deux sièges, neuf pour cent des voix, pour atteindre, avec quelque 21 pour cent, un score qui approche celui, catastrophique, de 1964 (16,5 pour cent). Se pourrait-il que les électeurs traditionnels du DP, les commerçants et indépendants libéraux, ne se soient plus identifiés au parti ? Peut-être à cause du charme fait à la fonction publique ? 

C'est quand même paradoxal : d'une part, les électeurs de la fonction publique trouvent qu'on n'a pas assez fait pour eux et de l'autre, le secteur privé se serait senti trahi ? Je tiens à rappeler que Carlo Wagner a réalisé une réforme du système des pensions privées au Rentendësch que personne n'avait cru possible avant. Mais encore une fois, cet excellent travail ne nous a pas été crédité à nous, DP, même si heureusement Carlo Wagner a fait un excellent score à l'Est... D'autre part il se peut que certaines mesures prises par la majorité DP/CSV du conseil communal de la ville de Luxembourg auraient mérité plus d'explications. Nous aurons certainement l'occasion de revenir sur ces sujets…

Vous étiez maire de la capitale durant 17 ans, de 1982 à 1999, avec une popularité sans commune mesure. Est-ce que vous reviendrez défendre la Ville contre les appétits du CSV et de sa tête de liste Laurent Mosar pour les communales de 2005 ? 

Cela fait 25 ans que je m'investis au sein de mon parti, j'ai eu la chance d'avoir été très jeune soutenue par la confiance d'une majorité de nos citoyens, et j'en suis à tous très reconnaissante. Ce ne sont  certainement pas les résultats électoraux de juin 2004 qui vont affaiblir mon engagement pour les valeurs libérales. Je me tiens donc à disposition de mon parti pour gagner ces élections, pour que nous continuions à défendre ces valeurs au sein de la capitale. 

En tant que tête de liste, et donc future maire ?

Il est trop tôt pour parler de cela, nous avons nos procédures et je les respecte. Je voulais juste dire clairement que je suis prête à m'engager avec et à côté de tous ceux qui veulent que Luxembourg ait demain encore un maire libéral.

Et pourtant, on a beaucoup interprété votre choix d'aller au Parlement européen à Strasbourg comme une sorte d'exil. Avec plus de 28 000 voix aux législatives, vous étiez deuxième élue tous partis confondus au Centre, derrière Luc Frieden. Et avec plus de 22 000 voix, vous êtes actuellement la meilleure élue des députés européens luxembourgeois. Pourquoi avoir fait ce choix de quitter la politique nationale ?

Un bon score peut susciter de mauvaises interprétations. Mon choix est dicté par le respect des électeurs et être un des représentants luxembourgeois au Parlement européen ne signifie en aucun cas se détourner de la politique nationale, mais au contraire l'accompagner dans la dimension européenne. Je pense être dans un domaine familier, ayant été membre de ce parlement pendant huit ans et ayant acquis une connaissance approfondie des dossiers européens en ma qualité de ministre des Affaires étrangères.  

Le terme «renouveau» est probablement celui qui revient le plus souvent en parlant du DP ces dernières semaines. Demain, le congrès national va être amené à élire de nouveaux mandataires aux postes dirigeants du parti et plein d'observateurs politiques estiment que c'est là un signe que le parti avait raté le coche du rajeunissement, que les «anciens», notamment le secrétaire général Henri Gerthen et vous-même, après avoir perdu les élections, étiez maintenant «punis». Or, selon les statuts du DP, vos mandats respectifs venaient de toute façon à échéance et ne pouvaient être renouvelés plus de deux fois pour chaque fois trois ans...

Exactement. Ces élections étaient de toute façon à l'ordre du jour. Nos mandats avaient été exceptionnellement prolongés par le congrès national pour que des gens expérimentés puissent mener le parti aux élections législatives. J'aurais préféré que ce changement de l'équipe dirigeante se fasse dans d'autres conditions, mais je dois dire que nous avons réussi à le préparer en toute sérénité. Claude Meisch, le candidat pour la présidence du parti, est le représentant d'une nouvelle génération et c'est très bien ainsi. Je ne crois pas que nous ayons raté le coche. Il est vrai qu'Anne Brasseur, Carlo Wagner, Charles Goerens, Henri Grethen et moi-même sommes tous d'une même génération et dans le métier depuis un quart de siècle. Il est évident que le parti pourra profiter de cette expérience-là.

Où situez-vous le parti libéral dans le spectre politique actuellement? Durant la campagne électorale, Gaston Thorn a dit publiquement qu'il regrettait que son parti ait glissé vers la droite. Claude Meisch et vous-même dites toujours que le DP se situe «entre les idéologies de la gauche et les dogmes de la droite». Quelle est aujourd'hui l'déologie politique du DP ? 

Justement, nous refusons les idéologies. Qu'elles soient de gauche ou de droite, les idéologies n'ont apporté que malheur aux hommes durant le siècle écoulé. Il ne peut y avoir que des réponses libérales aux questions de notre temps. Nous défendons un idéal, qui est celui d'accorder la place centrale de notre action politique à l'homme, à l'individu libre et responsable, qui doit être encouragé à l'accomplissement personnel de ses capacités et que nous devons protéger contre les structures de pouvoir qui tenteraient de limiter arbitrairement l'homme dans l'exercice de ces libertés. Nous ne nous enfermons pas dans le carcan d'une idéologie car aucune n'a pu apporter les réponses justes à un monde, à la vie, en évolution permanente. Nous devons être capables de répondre par la tolérance, la solidarité et l'ouverture d'esprit aux défis d'aujourd'hui et de demain.

Pourtant, vos détracteurs internes reprochent au DP d'avoir fait trop de concessions au CSV sur les questions de société. 

Je connais ce reproche, mais venant surtout de l'opposition, et je ne peux l'accepter. Je tiens à rappeler que nous avons réussi à imposer le Pacs dans l'accord de coalition de 1999. Certes, le DP aurait aimé aller plus loin et tout simplement ouvrir le mariage aux couples homosexuels. Alors, face aux oppositions au sein du CSV, nous nous sommes dit qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, et nous avons pu imposer cette mesure, qui va prochainement entrer en vigueur. Et Carlo Wagner a déposé un très bon projet sur l'euthanasie, mais il a été freiné à tellement de niveaux que nous n'avons malheureusement plus pu l'adopter en fin de législature. Mais je suis certaine qu'il servira prochainement de base au travail de l'actuel gouvernement.

Quelles réformes vous semblent les plus urgentes au sein du parti maintenant ?

Ah, pour cela, je ne vais pas jouer les belles-mères et donner mon avis sur tout. Ce sera à la nouvelle équipe de les définir et de les entamer dans les meilleurs délais avec l'appui de tous et un but commun : la prochaine échéance électorale.  

Quand et comment le DP va-t-il lancer la campagne pour les élections communales ?

Chez nous, les élections communales se préparent toujours au niveau local. Il revient donc à chaque commune de fixer le calendrier pour les listes, le programme… Quelques grands thèmes seront définis au niveau national. Mais, là aussi, la charge revient à la nouvelle équipe. 

 

 

josée hansen
© 2019 d’Lëtzebuerger Land