Cinéma

Ratage de luxe

d'Lëtzebuerger Land du 21.07.2017

Depuis ses débuts en 1973 (Badlands) et son retour au cinéma après une pause de vingt ans, Terrence Malick a su développer un langage visuel à part, capable à la fois de réduire à l’essentiel ses personnages et son intrigue et de prendre une liberté formelle absolue défiant les conventions narratives largement en vigueur.

Toujours faut-il, comme pour tout autre film, une histoire et des protagonistes capables de captiver l’attention du spectateur pour que le courant passe. C’est plutôt de ce côté, au moins depuis Knight of Cups (2015), que le cinéma du réalisateur américain peine à convaincre même ses adeptes.

Dans Song to Song, on commence une fois de plus par prendre grand plaisir à voir évoluer les acteurs les plus capables d’Hollywood au sein de décors plutôt symboliques et fort épurés. Ici, le jeune musicien BV (Ryan Gosling) et sa copine Faye (Rooney Mara), qui a également une liaison avec Cook (Michael Fassbender), le producteur richissime et meilleur ami de BV, dans le seul espoir de le voir lancer également sa carrière.

On retrouve la patte typique du réalisateur : focales grand angle, personnages suivis de près, séquences peu ou pas dialoguées, accompagnées de musique ou de leurs pensés en voix-off, le tout monté en jump-cuts dans un ordre non-linéaire. Bref, d’un côté, de quoi semer un certaine confusion et d’omettre quelques infos comme des noms de personnages, que l’on finit par apprendre dans le générique, par ailleurs, une grande précision visuelle dans la description des gestes et par là des états d’âmes. Ainsi, lorsque Faye est interrogée par son père sur l’actualité de sa vie privée et professionnelle, le réalisateur n’hésite pas à faire des cuts assez crus pour souligner les mouvements de ses mains et sa posture traduisant une certaine gêne.

Aussi inventif et original que Terrence Malick, son chef-opérateur Emmanuel Lubezki, ses trois (!) monteurs et ses acteurs puissent bien être dans toutes leurs séquences issues d’une masse d’images, tournées sur quatre ans à Austin au Texas et en partie enregistrées en temps réel pendant les trois grands festivals de la ville, l’intrigue de Song to Song n’offre peu de surprises à part les caméos d’icônes musicales comme Iggy Pop et Pattie Smith.

On sait que tôt ou tard BV va découvrir que Faye le trompe et on s’imagine l’ampleur de l’impact émotif, d’autant plus fort que la relation amicale entre les trois est intense. D’où un certain ennui et une indifférence qui finit par s’installer à voir l’énième promenade romantique et l’énième villa somptueuse non meublée en guise de décor.

Un fois le grand abcès de la dramaturgie crevé, Terrence Malick met en jeu trois autres actrices exceptionnelles, Natalie Portman, Cate Blanchett et Bérénice Marlohe, dont la première est elle aussi forcée à interpréter un personnage féminin d’une naïveté peu flatteur.

Alors que le Luxembourg City Film Festival avait réussi le grand coup de pouvoir présenter Song to Song en première internationale pendant sa soirée de clôture, le nouveau film de Terrence Malik confirme la tendance d’une implosion dans l’œuvre du réalisateur, dans laquelle la richesse formelle dépasse désormais le contenu narratif.

Footnote

Fränk Grotz
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