La condamnation en Suisse d’une ancienne avocate luxembourgeoise révèle un blanchiment opéré sous le vernis de la « sophistication » pronée au sortir du secret bancaire

Arnaque, crime et mécanique

d'Lëtzebuerger Land du 13.12.2019

Avocat croque-au-sel Mardi, la justice helvétique a prononcé trente mois d’emprisonnement (dont quinze avec sursis) contre l’ancienne membre du barreau luxembourgeois Farida Chorfi pour blanchiment d’argent aggravé. « Facture salée », titre le quotidien Le Temps ce mercredi. La presse suisse (et belge) a suivi avec délectation l’histoire de celle qui, entre 2004 et 2005, a escroqué une milliardaire vieillissante, héritière de l’empire brassicole Inbev, ainsi que ses légataires. Une condamnation avait déjà été prononcée en 2016 au Luxembourg, où l’infraction avait eu lieu. L’avocate avait été jugée coupable de tentative d’arnaque au testament, mais pas de vol ni de blanchiment, faute d’avoir mis la main sur le magot disparu. 24 mois de prison (dont quinze avec sursis), telle avait été la sanction en appel.

Puis, suite à la parution d’articles de presse (notamment dans le Wort) relatant les décisions judiciaires, mais aussi le rapprochement avec les Swissleaks de HSBC, les banques helvétiques où l’argent était planqué, se sont manifestées « Ce qu’on n’a pas pu prouver ici l’a été en Suisse grâce à cela », remarque l’avocat des héritiers, Fabio Trevisan. Après avoir instruit le dossier, la justice suisse a émis un mandat d’arrêt international en juillet 2017 et Farida Chorfi (58 ans) a été arrêtée immédiatement en Grèce. Le procès verbal de son audition de septembre 2017 et surtout l’acte d’accusation du ministère public, dont la publication a précédé l’audience la semaine passée, retracent l’histoire abracadabrantesque. Les documents, que le Land s’est procurés, détaillent la tuyauterie mise en place au sortir du secret bancaire par l’industrie financière, notamment luxembourgeoise, pour opacifier l’origine de l’argent, qu’il soit l’objet de fraude fiscale, de vol ou d’on ne sait quoi encore.

En janvier 2004, Farida Chorfi est mandatée pour organiser le patrimoine d’Amicie de Spoelberch. Entre la Belgique et le Luxembourg, elle est l’avocate de la Vicomtesse ainsi que de sa famille, recomposée depuis le mariage en 2001 de l’héritière de l’empire Inbev avec Luka Baïlo. Cet ancien aristocrate serbe est le père de deux fils, Alexis et Patrice (alors âgés de 19 et 21 ans), qu’il avait eus avec la meilleure amie d’Amicie de Spoelberch et à qui cette dernière avait promis de s’occuper de sa progéniture après son décès. Ce qu’elle a accompli par adoption d’Alexis et Patrice en 2003.

Oldcab for old lady Pour gérer la monumentale fortune, « Fara » Chorfi active une société baptisée Oldcab et enregistrée aux Îles Vierges Britanniques. Le véhicule offshore fait fureur concomitamment à la mise en péril du secret bancaire. Farida Chorfi obtient procuration. Parmi les actifs de la structure figure un compte ouvert chez Natexis Luxembourg, doté de quelque sept millions d’actions Interbrew. La valeur du titre du groupe aux 500 marques de bière (dont Jupiler ou Budweiser) fluctue autour de 25 euros en 2004, année durant laquelle Interbrew devient Inbev (l’action coûtera autour de 70 euros quelques années plus tard).

En septembre 2004, Amicie de Spoelberch et/ou Farida Chorfi requièrent l’émission au porteur (des titres numérotés, mais non nominatifs cessibles plus facilement) de 915 000 actions détenues sur ce compte. Elles sont placées dans un coffre-fort de la même banque. En octobre, Luka Baïlo décède et Amicie de Spoelberch lègue Oldcab et ce qu’elle détient à Alexis et Patrice. Mais, au mois de décembre suivant, alors que la Vicomtesse a délaissé l’Hôtel Parc Belair (où elle séjournait) pour l’hôpital, Farida Chorfi prend possession des 915 000 titres placés dans le coffre à l’insu des membres de la famille. Un mic-mac s’ensuit. Aux cours des différentes instructions, l’avocate prétend avoir remis l’ensemble des titres à Amicie de Spoelberch et à ses ayants droits. Mais les intéressés nient et se déclarent en possession d’une seule centaine de milliers d’actions en question. Les 815 000 autres manquent.

Farida Chorfi tente par ailleurs d’escroquer la Vicomtesse devant notaire. Lors d’un rendez-vous (organisé à l’initiative de l’avocate) en l’étude de Jean-Joseph Wagner à Belvaux, le 20 septembre 2005, Madame de Spoelberch est prise en aparté. Jean-Joseph Wagner lui signale que Farida Chorfi tente de lui faire signer un legs de tous ses biens. La milliardaire s’en offusque et le projet de testament est déchiré in situ. (Cette tentative d’escroquerie justifiera sa condamnation au Luxembourg onze ans plus tard.)

Les procédures judiciaires commencent ici. La Vicomtesse se retourne contre son avocate, mais décède en 2008. Ses ayants droits maintiennent les poursuites, à la recherche de la justice… et de leurs 815 000 actions évaporées dans la nature. Farida Chorfi prétend ignorer où elles sont. Mais l’avocate met une batterie d’intermédiaires financiers en ordre de marche pour cacher les titres qu’elle a, en réalité, en sa possession (depuis au plus tard mars 2005, précise la justice suisse dans un accès de prudence). Elle crée d’abord des coquilles offshore, dont Emerland (qui apparaîtra en 2015 dans les Swissleaks de l’ancien informaticien de HSBC Hervé Falciani, mais pas dans la procédure luxembourgeoise) enregistrée aux Îles Vierges Britanniques. En leurs noms, elle dépose la plupart des actions Interbrew numérotées dans six banques genevoises au cours de l’année 2005 : Lombard Odier (93 020), HSBC Private Bank (241 925), Banque Mees Pierson BGL (Fortis, puis BNP Paribas, 80 010), Mirabaud & Cie (140 000), CIM (100 000). 120 000 actions sont placées, la même année, sur un compte chez Natexis à Luxembourg, à l’endroit même où l’ensemble a été dérobé. À chaque onboarding, Farida Chorfi produit des notes d’honoraires douteuses. Les banques n’y voient que du feu. Mention spéciale à Natexis, où le directeur de l’agence fait montre d’une diligence tout à fait remarquable au bénéfice de l’avocate.

En bonne compagnie (financière) Depuis 2005, Farida Chorfi entretient, directement ou sur instruction, son portefeuille de titres. Elle liquide les actions Interbrew et rachète, à prix préférentiel, du AB Inbev, nom du groupe après la fusion avec Anheuser-Bush en 2008. Le patrimoine s’étoffe au gré des commissions de blanchiment. Elle clôture un compte genevois pour en ouvrir un autre à Singapour, Monaco ou Dubaï. Vend. Achète. En 2010, elle ouvre un compte (grâce à une étrange complicité de l’établissement lui-même, remarque le ministère public) chez JCE Hottinger, « négociant en valeurs mobilières » en Suisse. Puis entre juin 2011 et juin 2013, de nombreux transferts attirent l’attention. Huit vont en direction de la société luxembourgeoise Victory Asset Management, dirigée alors par l’ancien directeur de Natexis (tiens tiens…). On retrouve sur toute la période parmi les administrateurs de ce véhicule d’investissement surveillé par la CSSF, le Prince Guillaume de Luxembourg (frère cader du Grand-Duc, également administrateur chez BGL), mais aussi des Hottinger, et notamment le prénommé Jean Conrad, directeur général de ce mystérieux négociant suisse.

Fin 2012, à l’initiative de Farida Chorfi, depuis les comptes de JCE Hottinger, 1,2 million de pounds et 1,5 million d’euros sont transférés à Genève sur un compte ouvert au nom de Lombard International Assurance chez Edmond de Rothschild… et dont le bénéficiaire économique est Farida Chorfi. En réalité, l’avocate jouit depuis fin 2012 de deux comptes enregistrés auprès de cette banque au nom du « bancassureur » du Findel, et d’un troisième ouvert en son nom propre. Ces trois comptes, intimement liés et dont Farida Chorfi est l’unique ayant droit économique, sont alimentés par le compte ouvert chez JCE Hottinger pour contracter une assurance-vie d’un montant de 6,7 millions d’euros.

« Tous les mouvements de fonds enregistrés sur ces comptes résultent de la volonté de Farida Chorfi à opacifier encore davantage la structuration de ces avoirs d’origine criminelle et l’identification de leur possible lien avec elle-même, dans le but d’échapper à la confiscation de ces avoirs qui sont le produit de son crime préalable commis au détriment d’Oldcab », résume le procureur suisse. 62 millions d’euros ont été saisis en Confédération helvétique, dont 14 sur les comptes au nom de Lombard International Assurance. 20 millions sont gelés à Singapour. Pour les quelque six millions dormant à Dubaï, le ministère public suisse n’ose demander la confiscation, du fait « d’une coopération internationale en matière pénale avec cet émirat étant réputée quasiment impossible » (dixit le parquet suisse).

Instruction au Luxembourg La juge suisse s’est montrée d’une sévérité notable (pour un acte de blanchiment), relève la presse locale. Particulièrement parce que l’avocate a abusé des frères Baïlo alors que, à peine sortis de l’adolescence, ils venaient de perdre leur deuxième parent. « Ils se trouvaient propulsés, sans plus aucune référence à leur famille de sang et à leur passé, dans les méandres d’une vie d’héritiers futurs d’une fortune colossale à laquelle rien ne les avait préparés », écrit le procureur helvétique en août. Les jeunes adultes sont alors tombés dans de « multiples addictions » dont ils souffrent encore aujourd’hui, relève encore le ministère public. En conséquence, les frères Baïlo, via la société Oldcab doivent se voir dédommager par Fara Chorfi à hauteur de 35 millions d’euros, récupérer les 327 600 actions AB Inbev détenues chez Mirabaud et collecter auprès des établissement concernés par les saisies quelque 35 millions d’euros.

Les autorités luxembourgeoises ont demandé l’extradition de Farida Chorfi dès l’été 2017. La procédure a été acceptée par la Suisse, mais mise en sommeil pour l’instruction et le jugement. L’ancienne avocate a été arrêtée à l’issue de l’audience. Une source au Parquet nous fait savoir qu’elle est attendue à Schrassig ce vendredi pour purger sa peine d’emprisonnement luxembourgeoise. Elle a déjà presté les quinze mois « suisses », assignée à résidence à Genève.

Notre contact au Parquet indique en outre qu’une information judiciaire est ouverte contre Victory Asset Management, déjà sanctionnée administrativement par la CSSF à l’issue de son enquête Panama Papers. Aucune procédure judiciaire ne vise Lombard International Assurance. Contacté, l’établissement (qui offre des wrappers, c’est-à-dire qui place l’argent de tiers en son nom auprès d’autres entités à l’étranger contre la souscription d’une assurance-vie), chantre des solutions « sophistiquées » pour personnes fortunées, jure sa bonne foi et assure agir en conformité avec les règles anti-blanchiment en vigueur. « Dans le cadre de cette législation, en cas de soupçon concernant un éventuel cas de blanchiment de capitaux ou de financement du terrorisme au sein d’une police émise par la Compagnie, une déclaration de transactions suspectes est systématiquement faite auprès de la Cellule de renseignements financiers du Luxembourg », nous dit-on. Quant à la question de la présence de l’actuel directeur général de la CSSF, Claude Marx, dans la direction de Lombard International au moment de la souscription de la police d’assurance, le régulateur ne formule aucun commentaire. Contacté mercredi soir, le Commissariat aux assurances, entité surveillant Lombard International, s’en réfère au secret professionnel et n’en fournit pas davantage.

Pierre Sorlut
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