Opinion

Notre « entre-deux »

d'Lëtzebuerger Land du 13.12.2019

Le pays n’a jamais eu de véritable Académie des beaux-arts. La diaspora a été et reste le lot des jeunes dans leur formation des arts visuels. Et conséquemment, au retour au pays, c’était, c’est avec toutes sortes d’influences étrangères dans les bagages. Pas d’« École de Luxembourg » : pour reprendre la formule de Joseph-Emil Muller au sujet de Kutter, un ni l’un ni l’autre, ou pour le dire positivement, un entre-deux caractérisant avantageusement une identité. Avec en plus les changements apportés par la mondialisation.

Esthétiquement, faut-il dire philosophiquement, une « galerie nationale » ne sera donc jamais à même de représenter quoi que ce soit de commun, d’unitaire (au-delà bien sûr d’un endroit où l’on est né, où l’on vit). Ce qui entraîne en plus de ce défaut d’ordre intellectuel, une difficulté dans les choix, et dans un pays de petite taille, on entendra très vite les revendications, les réclamations. Des choix, pourtant, s’imposent, ils se font plus facilement, quasi naturellement, au contact étranger ; des institutions existent pour faire la part qui doit être la leur aux artistes autochtones.

Politiquement, l’avis ne peut être que négatif, dans un temps où déjà on ne glisse que trop sur la pente savonnée du national, voire du nationalisme (alors que l’art, lui au moins, est fait pour l’ouverture). On ne m’en voudra pas de déceler de l’indécence dans la gigantesque enseigne patriotique devant la Philharmonie, paradoxalement un bâtiment dû à un architecte français, paré devant sa façade du spécimen publicitaire d’une voiture de luxe allemande ; à moins d’y voir justement notre « entre-deux », qui nous ramènerait à la case départ.

Cela dit, il y a urgence sur le terrain des arts visuels d’une initiative comparable à ce qui a été réalisé pour les lettres (en connaissance de cause des différences, la littérature présentant, au-delà de sa diversité langagière, un référent commun, et une langue luxembourgeoise qui dans les meilleurs cas se fait matière à création). Un centre de documentation pour les arts visuels s’impose, seulement, une réflexion approfondie doit être menée sur le sujet. Pour en déterminer les tenants et aboutissants.

À la limite, d’aucuns se contenteraient peut-être de ramasser et rassembler toutes sortes de documents sur nos artistes, documents évidemment de tout support aujourd’hui. Version minimale, et peu satisfaisante si l’on pense à l’étude et à la recherche. À l’autre bout, version maximale, avec ses conséquences d’espace, de personnel, de frais, où le centre s’ouvrirait à des fonds, à la mise en place et la gestion de successions d’artistes (où bien sûr il y aurait encore la nécessité de faire des choix, par un comité de direction par exemple). J’ai en tête la génération de nos artistes venus à épanouissement dans les années cinquante et soixante, tous n’ont pas la chance d’héritiers prenant soin de leur œuvre, qui risque de tomber en quenouille, de disparaître tout à fait.

Des exemples de pareilles initiatives existent à l’étranger, visons très haut pour commencer avec The Institute For Artists’ Estates, à Berlin. De conception et de taille différentes, je mentionnerai l’institution sarroise, à Saarlouis, et dans une autre envergure, le Schaulager, à Bâle. Et ce dernier, comme le nom l’indique, s’il est essentiellement réserve, n’exclut pas les expositions. Elles sont rares, très pointues. Deux à trois par an, dans notre pays feraient l’affaire, pas plus, et de dimension réduite, autour d’une œuvre exemplaire (d’un artiste luxembourgeois) mise en dialogue, en confrontation, avec un ou deux artistes étrangers. Un exemple : la vidéo des Brognon/Rollin sur les cactus en Judée, en relation avec les œuvres de Lawrence Abu Hamdan découverts à la biennale de Venise, on a là tout ce que l’on peut demander à l’art, au-delà de la qualité plastique, ensemble émotion et interpellation. Les expositions, à vocation plus touristique, on les laisserait plus volontiers à d’autres organisateurs.

Lucien Kayser
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