Depuis le début de l’année 2016, le Film Fund a investi 51 millions d’euros en aides directes dans le financement du cinéma luxembourgeois. Pourtant, il n’y a ni débat, ni vraie évaluation de cet investissement

Cinéma d’État

d'Lëtzebuerger Land vom 11.08.2017

Le prix de l’intelligence « A_Bahn c’est du documentaire de création, du cinéma d’auteur, du nouveau média et même de la réalité virtuelle. Tous nos projets se construisent autour de la passion du discours. (…) La dimension citoyenne et engagée de nos projets constitue également notre ADN. Notre ambition est de générer de l’empathie pour rendre le monde un peu plus intelligent », lit-on sur le site internet de la jeune société de production, qu’ont établi Nicolas Blies, Marion Guth et Stéphane Hueber-Blies il y a cinq ans au Luxembourg et désormais aussi à Paris. À partir du grand-duché, ils développent des films destinés surtout au marché français, avec, souvent, des professionnels français pour les piloter. Ainsi de Zero impunity, un projet transmédia sur le viol comme arme de guerre, 150 000 euros du Film Fund, qui se décline en une série d’enquêtes journalistiques sur le sujet, publiées notamment sur le site de Médiapart, et une « campagne d’activisme » comprenant site web, « marche 3D » en-ligne, pétition électronique à l’adresse du nouveau président français Emmanuel Macron, campagne virale et projections sur des façades de bâtiments publics à Paris, avec l’ambition de faire bouger la justice internationale sur le sujet. Le projet sera clôturé par un long-métrage d’animation documentaire, réalisé en coproduction avec Melusine Productions, la société de Stéphane Roelants.

Cela se passe quasiment sans impact au Luxembourg, sinon quelques messages de solidarité sur les réseaux sociaux d’internautes s’affichant en photo avec le hashtag #zero_impunity. Idéologiquement, la campagne rappelle celle des ONGs de développement contre les mines antipersonnel, elle aussi avec force images chocs. C’est toujours mieux d’être contre le viol et les mines antipersonnel, mais ne faut-il pas être contre la guerre tout court ? Et est-ce de la militance politique, une évidente citoyenneté ou de la culture ? Si c’est de la militance politique, faut-il la faire financer par un budget dédié à la culture ? Si c’est pour sensibiliser les décideurs politiques français, faut-il passer par le Luxembourg ? Autant de questions qui ne sont pas discutées, même pas abordées, parce qu’il n’y a pas de débat sur le financement du cinéma au Luxembourg (sinon de la part des professionnels du secteur, qui trouvent toujours qu’il n’y a pas assez d’argent). « A_Bahn est une petite société de production spécialisée dans les projets transmédia et de réalité virtuelle, justifie Guy Daleiden, le directeur du Film Fund, une société engagée qui, en plus, travaille à partir du Luxembourg ». Persuadé qu’il faut s’adapter et toujours évoluer vers les nouvelles technologies, il défend la prise de risque sur ce type de projets : Fan Club, un moyen-métrage en réalité virtuelle 3D de Vincent Ravalec, a obtenu 10 000 euros d’aides à l’écriture du CNC français, mais 60 000 euros en écriture et, la semaine dernière, 790 000 euros en production du Film Fund luxembourgeois.

51 millions d’euros Le Film Fund – ou, officiellement, Fonds de soutien à la production audiovisuelle – présentera son bilan de l’année 2016 à la mi-septembre. En se basant sur les montants d’aides allouées par le comité de sélection, publiés après chaque session, la dernière fois la semaine passée, le Land a fait un bilan sommaire des vingt mois écoulés. En huit sessions, ce jury de cinq personnes, présidé par le critique de cinéma Jean-Louis Scheffen, a analysé 184 demandes d’aides pour un montant de 106 millions d’euros. Il en a retenu 105, soit 57 pour cent, et leur a attribué 51 millions d’euros (une grande partie de ces aides, grosso modo la moitié des dossiers, sont destinées à l’écriture et au développement de projets, soit au maximum deux fois 60 000 euros chacune). C’est énorme, en comparaison aux 124 millions d’euros annuels de dépenses du ministère de la Culture tout entier (le Film Fund a son propre budget, sous les auspices du ministère des Médias). On peut trouver ces dépenses tout à fait justifiées, comme un investissement dans un secteur audiovisuel qui, avant l’introduction de ce système d’aide il y a un quart de siècle, était surtout composé de diffuseurs (CLT-Ufa, SES). Ou comme un investissement dans un millier d’emplois créatifs – réalisateurs, producteurs, auteurs, acteurs, techniciens… Mais il serait sain aussi d’en débattre parfois, de regarder ce que l’on fait, où l’on va.

Dans un texte ravageur intitulé State and cinemas in Europe, publié en 2007, le sociologue français Jean-Marc Leveratto analyse plus particulièrement la situation en France et au grand-duché, où les Films made in Luxembourg seraient, selon lui, clairement un cas de « culture d’État » : « To say it briefly, écrit-il, this ‘State culture’ seems to be the real basis of the national cinema policy, which means that the real model of the cinema industry in Luxembourg – despite ‘Americanization’ on the one hand and the national pride on the other hand – is the French concept of cinema industry as a ‘national industry’, an industry that has to be protected as an heritage of the past, even if there is no past. »1.

Alors il y a mille explications pour cette dérive vers une « culture d’État » : le développement historique du secteur audiovisuel au Luxembourg, l’exiguïté du territoire et donc du marché, l’engagement très récent seulement de la seule chaîne de télévision nationale, RTL Télé Lëtzebuerg, au statut hybride (privée, elle a néanmoins une mission de service public), dans la production de contenu. Mais il faudrait au moins en débattre, il faudrait au moins entendre parfois un professionnel du cinéma qui défende bec et ongles son statut d’indépendant et se demande s’il n’est pas un de ces « katholische Staatskünstler » qu’abhorrait tant Thomas Bernhard, ou un fonctionnaire qui ne vit que de l’argent public, et quelles en sont les conséquences sur son indépendance intellectuelle. Et sur le contenu, l’idéologie et l’esthétique de ces films produits quasi à 90 pour cent grâce à l’aide publique ? Est-ce qu’il suffit de produire parfois un film comme L’enquête, sur l’affaire Clear-stream (Vincent Garenq, Samsa, 2015) pour avoir un certificat du politiquement correct ? (La place financière est plutôt épargnée dans le film, sinon en images d’un pays trop riche…)

Quelles aides ? Combien de protectionnisme ? Depuis la loi du 22 septembre 2014, le Luxembourg a un nouveau système d’aides au cinéma, par lequel les anciens certificats d’investissement audiovisuel, très complexes dans le marchandage de crédits d’impôts pour lesquels il fallait trouver des partenaires financiers, ont été remplacés par des aides directes. Le système distingue toujours entre coproductions, où le producteur luxembourgeois est minoritaire, et productions nationales, genre Superjhemp par exemple. Si, pour les premiers, l’aide luxembourgeoise ne peut dépasser trente pour cent du budget du film (ou deux millions d’euros), elle peut atteindre jusqu’à 90 pour cent du financement, ou jusqu’à trois millions d’euros pour les autochtones. De cette somme, le producteur peut toucher jusqu’à dix pour cent, plus 7,5 pour cent de « frais généraux ». Au regard des sommes attribuées aux différentes sociétés locales depuis le début de l’année 2016 – presque dix millions d’euros pour les projets de l’historique Samsa, voir graphique 1 –, on parle de sommes assez conséquentes. Même si « ne regarder que ces chiffres bruts est injuste », comme l’affirme Guy Daleiden vis-à-vis du Land. Ces sommes sont attribuées par projet, les deux principaux longs-métrages concernés de Samsa étant Superjhemp de Felix Koch (2,56 millions d’euros d’aide à la production), qui est en post-production, et Dead Noon de Jeff Desom (2,95 millions), qui, pourtant, n’avance pas comme prévu et dont la somme attribuée a donc été reversée au Film Fund jusqu’à ce que le bouclage budgétaire de l’ambitieux projet soit complet. Qu’en est-il alors des films d’Iris Productions (Nicolas Steil), qui travaille de plus en plus sur des séries de fiction, aussi en collaboration avec des chaînes de télévision, comme Arte ? En vingt mois, elle s’est vue attribuer presque neuf millions d’euros d’aides directes, mais Nicolas Steil, qui est également président de l’Union des producteurs Ulpa, se plaint à qui veut l’entendre que le système luxembourgeois n’est plus compétitif, qu’il est de plus en plus difficile de trouver des projets intéressants à coproduire.

En amont du festival de Cannes et de sa traditionnelle « journée luxembourgeoise », en mai, l’Ulpa a rencontré le Premier ministre pour lui faire part de ses doléances et demander une augmentation budgétaire – le budget du Film Fund est de 33,9 millions d’euros cette année et augmentera à 35,8 millions d’ici 2020, selon le budget pluriannuel de l’État. Les producteurs aimeraient surtout voir aboli, ou du moins substantiellement allégé, le « système à points » par lequel le Film Fund impose un certain nombre de contraintes au producteurs : recours à des professionnels luxembourgeois, tournage au grand-duché, etc. C’est ce système, dont les détails sont tenus secrets, qui fait que des techniciens et des acteurs luxembourgeois trouvent encore du travail sur ces tournages prestigieux, que les studios et les décors naturels sont utilisés pour les films et que ces « retombées économiques » sur les secteurs comme la gastronomie ou l’hôtellerie, toujours mises en avant dans les débats politiques, peuvent se faire. Pour les producteurs toutefois, elles sont une contrainte souvent très lourde à gérer – surtout face à un coproducteur français par exemple, dont le système d’aide impose également un tournage dans l’Hexagone.

À Cannes, le Premier ministre et ministre des Médias et de la Culture Xavier Bettel (DP) a annoncé avoir entendu et compris les revendications des producteurs et leur a demandé de lui faire parvenir leurs idées quant aux modifications nécessaires à la loi de 2014 en général, qui dépasse une simple augmentation budgétaire. Depuis, le Film Fund et l’Ulpa se sont concertés, et Guy Daleiden et ses services travaillent à une révision de la loi d’ici 2018. En attendant, une nouvelle aide financière appelée Cineworld a été introduite au printemps, permettant aux producteurs de toucher jusqu’à 200 000 euros d’aides directes pour collaborer à des films internationaux qui ont moins de rapport avec le Luxembourg, donc en dehors du système à points. Elle doit leur permettre de nouer des contacts professionnels avec des réalisateurs et producteurs importants, en vue d’une collaboration future.

Quelle évaluation ? Reste à savoir comment évaluer le cinéma made in Luxembourg ? Par les quelques critiques dans la presse autochtone, qui sont habituellement excessivement bienveillantes (et souvent amateures) ? Par les éventuelles retombées internationales : des ventes à des cinémas, des sélections à des festivals, seraient-ils de niche, ou la programmation sur des chaînes de télévision étrangères ? Jean-Marc Leveratto, tout comme son confrère Fabrice Montebello, mise beaucoup sur « l’expertise » des spectateurs qui, par l’achat d’un ticket de cinéma, contribueraient à cautionner un film. Mais on ne dispose guère de chiffres, le box-office est gardé comme un secret d’État et les données transmises à l’Observatoire européen de l’audiovisuel et sa base de données Lumière sont très fragmentaires – les deux premiers films luxembourgeois, Le Club des chômeurs et Back in trouble, tous les deux d’Andy Bausch, y atteignent aux alentours de 30 000 spectateurs en Europe. Or, dans le milieu du cinéma, il est de bon ton de conspuer Andy Bausch comme un auteur-réalisateur mineur qui ne ferait que des films manquant d’ambition artistique. Qui a raison ?

1 texte disponible sous : www.researchgate.net/publication/261805014_state_and_cinema_in_Europe

josée hansen
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