Steve Kaspar

Tout est promesse

d'Lëtzebuerger Land du 29.05.2003

Lorsqu'on le voit pour la première fois, il vous fait penser à un Indien. Une silhouette menue, un visage asséché par le temps et son histoire intérieure, de longs cheveux noirs qui allongent un peu plus encore ses gestes arrondis. Steve Kaspar est souvent pressé, c'est comme s'il avait des rendez-vous fixes avec son univers bien à lui. Celui des sons et de la philosophie. Le sound et la matière, deux mots qui l'englobent. Pas étonnant, il est ce que l'on appelle un musicien, mais il est presque davantage faiseur de sons, arrangeur de sons mais aussi vidéaste. Il doit être bon d'entendre ce qu'il entend, il doit être bon de distinguer chaque petit son, petit mouvement visuel, d'y voir la merveille ou bien des strates, plein de couches superposées. 

Son travail est un travail de chercheur, comparable à celui d'un scientifique dans le domaine de l'archéologie, sauf que lui, il pratique l'archéologie sonore. Steve Kaspar, est une jeune vieil homme, tout comme le sont les Indiens et il est passionné... presque même brillamment écorché. Il manie une grande variété de supports dans différentes disciplines, la peinture et le dessin, la photographie et la vidéo, la poésie et la littérature et puis surtout la musique, les sons...

 

d'Land: Quel est votre parcours? Qu'est-ce qui vous a mené à la musique, aux sons? 

 

Steve Kaspar: Mon parcours, comme vous dites, n'a rien de linéaire, ce n'est pas une topologie normale. Je n'ai pas de diplômes, pourtant je ne peux pas dire que je n'ai pas étudié, ou cherché durant les cinquante dernières années. Je me sens curieux de capter les choses autour de moi, mais sans mysticisme. Tout est basé, au départ sur l'identité, tout le monde fonctionne comme ça, moi aussi. Ainsi au début, j'ai cherché mon langage, la manière la plus honnête de pouvoir m'exprimer et de confronter mon expression avec l'entourage. J'ai toujours eu beaucoup d'intérêt à m'introduire dans tous les domaines de création. À la fin des années 1970, j'ai participé à des laboratoires de recherche artistique avec d'autres chercheurs d'expression propre, tels que Jan Fabre1. C'est marrant parce que ce phénomène, on y revient beaucoup maintenant, alors que juste après la période 70-80 on a eu le besoin vital de se délimiter et de faire un seul art à la fois.

 

Comment expliqueriez-vous votre travail, vers quoi tend-il? De quelle manière avez-vous reconnu d'une part et appris d'autre part, votre métier d'artiste-créateur? 

 

Pour moi, tout converge toujours et encore, mais cela ne se fait pas d'un trait, il y a différentes phases, tout comme en géologie il y a différentes strates ou dans le fonctionnement de la mémoire humaine il y a différents niveaux. J'ai ce besoin de travailler le son de cette manière aussi, d'abord j'enregistre les sons qui m'interpellent et je les écoute. Ceci constitue pour moi déjà une création à part entière. Mais ce n'est pas prétentieux de dire ça, c'est souvent le hasard qui assemble bien les choses, qui les met bout à bout et tels qu'ils sont là, ils représentent un noyau. 

De ce noyau qui se trouve confronté (donc exposé en règle générale) se forment différentes captations. Plus simplement: j'essaie de créer, pour ma part il s'agit d'ambiances sonores, que je vais exposer et qui par le biais des spectacteurs/visiteurs me reviennent différentes, enrichies. Mais dans le processus de la création même, je travaille de cette manière: j'enregistre donc, je ne retraite que très peu, j'écoute, je fais écouter et à partir de ça, je retravaille. Pour moi, c'est ça le propre de la matière. Mon travail tend vers la convergence et passe par la stratification (mais non la hiérarchisation). Depuis vingt ans, je m'oriente de façon intuitive et non rationnelle, je tache de me confronter à mon noyau, de l'écouter.

Ce qui a été important pour moi, c'est la rencontre avec des gens qui avaient les mêmes intérêts, c'est ce qui arrive souvent entre les gens (il rit timidement et se refait une roulée). J'ai traîné en France, en Angleterre, en Allemagne, d'abord comme ça, comme tout le monde dans la rue et puis plus près de mes intérêts, par exemple dans les différentes universités. À Cologne, j'ai rencontré le compositeur Maurizio Kagel, qui se préoccupait beaucoup de la pédagogie créatrice. J'y ai suivi une formation concernant le Nouveau théâtre musical. J'ai eu à faire à Stockhausen et j'ai beaucoup appris. 

De rencontrer, de confronter, ça donne envie d'aller encore plus loin dans les recherches sur un sujet aussi incroyable que le son. Parce qu'au milieu de tout, le sound a toujours été présent pour moi. Cependant, comme je le dis et redis, je n'exclue rien, j'essaie de tout expérimenter. Depuis dix ans environ, c'est l'image qui me préoccupe, plutôt son statut d'ailleurs.

 

Parfois, on vous voit avec votre caméra digitale, mais c'est curieux vous la tenez à bout de bras sans trop regarder, est-ce une manière pour vous de vous confronter avec l'image enregistrée dès lors qu'elle est mise ensuite sur un support visible? Est-ce là son statut?

 

Pour moi, toutes les données fixées ne sont que des outils pour expérimenter davantage. Les notions existantes, je ne les renie pas, j'essaie seulement de ne pas trop les manipuler. Je peux bien sûr les assembler d'une certaine façon dans ma recherche mentale, mon rapport à la spiritualité par exemple est très grand, dans la mesure où j'y vois la meilleure manière de relier l'empirique et le scientifique, ou encore l'esprit et la substance. Tout comme l'est la musique, les images sont des supports pour ma communication. Et tout est épiphanie de la nature: lumineux, sauvage et incantatoire.

 

Tout passe par le point choix? Avec quels autres créateurs vous sentez-vous proches à Luxembourg ou ailleurs?

 

Je me sens très proche du label Sub Rosa2, une sorte de petit monstre, parce que rugueux avec des piques et des creux, calme et terriblement bruyant. Un label qui regroupe tout l'expérimental. Je me sens aussi proche de Vera Weisgerber avec qui j'ai souvent travaillé dans le passé. Et puis je me sentais proche de la Galerie Toxic et d'Armand Hein, qui a été le premier à me donner un espace pour mes mises en confrontations. Et finalement mais non exhaustivement, il y a Meshac Gaba, un artiste conceptuel africain qui m'a donné l'envie de découvrir la musique dans un processus archéologique3. Je me sens lié à beaucoup de gens et c'est avec eux que j'aime travailler, échanger et confronter. Expérimenter.

 

Et pour finir: quelle est votre actualité?

 

Avec Hans W.Koch, j'ai l'occasion de montrer mes dessins à Bruxelles, tout en présentant ma nouvelle création sonore qui s'inscrit toujours dans Soundfields. Ceci dans un lieu vraiment incroyable, le CCNOA (Center for contemporary non-objectve art)4. Sinon, juin/juillet de cette année, dans le cadre de la Lettre Volée, du label Sub Rosa, paraîtra un coffret de toutes mes compostions5 avec le titre Soundfields. En fait, tout reste à construire, tout est promesse.

 

1 Steve Kaspar s'investit par la suite dans les performances et recherches audiovisuelles et théâtrales et collabore avec le Stalker à Bruxelles. De 1978 à 1982, il suit cette formation d'un nouveau genre, qui donne plus de place à l'expérimentation.

2 Le label Sub Rosa est basé en Belgique et soutient pour grande partie la musique contemporaine expérimentale.

3 D'après Steve Kaspar, la société africaine a développé un type de communication plutôt sonore ou même les images sont apportées à un état de réception sonore. C'est dans ce cadre qu'il prépare un projet Hi.Xul en collaboration avec le Sénégal.

4 L'exposition au CCNOA dure encore jusqu'au 13 juillet 2003, avec une performance le 13 juin; ouverture les vendredi, samedi et dimanche de 14 à 18 heures ; 2, rue Notre Dame du Sommeil, Bruxelles 1000 ; Tel: 0032 2 502 6912 ; e-mail: ccnoa.annex@belgacom.net

5 Discographie de Steve Kaspar: Generation, CD audio, La Lettre volée 1998; Come Closer, La Lettre volée 2000; The Trail Ring (a backup burst) + Nos Es Mio (ceux qui ont la patience), sortie prévue pour 2003

 

 

 

 

 

 

Karolina Markiewicz
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