Cinéma

MeloThriller

d'Lëtzebuerger Land du 18.05.2018

Asghar Farhadi (The Salesman, 2016 ; A Separation, 2011) est connu pour explorer les liens familiaux et leurs failles sur fond d’événements tragiques. Pour son premier long-métrage réalisé en Espagne, qui vient d’ouvrir le Festival de Cannes (voir aussi page 19) et est sorti en salles en parallèle, il ne déroge pas à cette règle. La prémisse de thriller de Todos lo saben (Everybody knows) est plutôt un moyen pour secouer les fondations d’une dynastie mettant à jour des sombres secrets et rancunes.

Lorsque Laura (Penélope Cruz) revient avec ses enfants d’Argentine pour assister au mariage de sa sœur, tout est bien dans le meilleur des mondes. Le réalisateur insiste fortement sur l’harmonie familiale, pour augmenter au maximum l’effet dramatique des dissonances qui vont suivre. Pendant un quart d’heure très rébarbatif, les personnages se disent bonjour, se font des bises et se complimentent sur leur bonne mine. Paco (Xavier Bardem) l’ex-petit ami de Laura et toujours en bons termes avec la famille, est également invité à la fête. Avant que le réalisateur ne pousse l’hystérie des retrouvailles, et avec elle la crédibilité des acteurs, par-dessus bord a lieu le crime qui fait tout basculer. Irene, la fille de Laura se fait enlever. Au choc suit un soupçon horrible : pour enlever l’adolescente en pleine fête familiale, le ravisseur avait probablement un complice parmi les invités.

Nous voilà donc dans une situation de « whodunit » classique, qui pourrait également expliquer l’introduction exhaustive des nombreux personnages au début. Asghar Farhadi voulait probablement nous donner du fil à retordre pour mieux participer à l’enquête. Celle-ci se fait d’ailleurs entièrement en famille suite aux menaces des kidnappeurs en cas d’une implication de la police. Pour cette partie « film de genre », le réalisateur ne cède pas trop aux conventions, mais ne propose rien de visuellement original non plus. Semant de faux indices ici et là, il finit par nous présenter un coupable que le scénario n’impose d’aucune manière.

Todos lo saben convainc plus dans sa manière de montrer à quels endroits les relations familiales craquent sous la pression. On part de petits reproches pour finir à s’en prendre au statut social de l’autre. Surtout Paco, qui prend cher dans l’histoire ; un type de rôle que Xavier Bardem maîtrise, nous évoquant un peu son personnage martyr dans Biutiful (2010). Laura, la protagoniste féminine, reste faible, monotone et trop dépendante pour un film datant de 2018.

Les attentes pour le nouveau film d’Asghar Farhadi – l’Iranien doublement oscarisé qui n’avait pas pu recevoir son deuxième trophée en personne dû à la loi d’immigration instauré par Donald Trump – étaient très élevées et sa participation à la compétition de Cannes guère surprenante. Or, le réalisateur signe ici son film le plus inégal en termes de scénario et de mise en scène. Certaines séquences, comme la confrontation entre Paco et le mari de Laura (Ricardo Darín), ne fonctionnent pas comme elles le pourraient. La cohérence psychologique des personnages nous laisse sur notre faim, tout comme le traitement du contexte socio-économique de l’intrigue, assez modestement creusé. Fränk Grotz

Fränk Grotz
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