Credit crunch dans la zone euro

Les risques ne sont pas écartés

d'Lëtzebuerger Land vom 10.02.2012

Les conditions du crédit bancaire se sont encore resserrées dans la zone euro, selon l’enquête trimestrielle publiée par la Banque centrale européenne le 1er février. Au quatrième trimestre 2011, 37 pour cent des 124 banques de la zone euro qui ont été interrogées reconnaissent avoir durci les conditions d’octroi des crédits aux entreprises : c’est deux fois plus que lors du précédent sondage qui portait sur la période de juillet à septembre. Les grandes entreprises sont particulièrement touchées, avec 45 pour cent des banques ayant revu leur politique à leur égard contre 29 envers les PME. Concrètement, près de la moitié des banques ont augmenté leurs taux d’intérêt, mais une sur quatre environ a aussi réduit les montants accordés et les durées de remboursement, et une sur cinq a accru les frais annexes et les garanties demandées.

Les restrictions concernent aussi, mais dans une moindre mesure, les prêts aux ménages : 31 pour cent des établissements étudiés ont déclaré avoir renforcé les conditions des prêts immobiliers (ils étaient 18 pour cent à l’avoir fait au troisième trimestre) et 14 celles des crédits à la consommation. Ici, le durcissement prend essentiellement la forme d’une hausse des taux et d’une diminution du pourcentage de la valeur du bien financé.

Sur le plan géographique, le phénomène est « largement partagé en zone euro, à l’exception notable de l’Allemagne ». De fait, plusieurs études menées dans les différents pays confirment ces dires. Ainsi, la Banque de France, qui a publié ses chiffes le même jour que la BCE, note que 36,2 ppour cent des établissements bancaires ont fait état d’un durcissement.

Ces chiffres apportent incontestablement de l’eau au moulin des clients, particuliers comme entreprises, qui, depuis le début de la crise ne cessent, exemples à l’appui, de dénoncer la frilosité des banques. Ils confortent également les critiques des hommes politiques, qui tirent à boulets rouges sur les banques.

En France, campagne électorale oblige, le thème fait florès et pas seulement aux extrêmes. Tandis que François Hollande affirme que « la finance est son adversaire », le président sortant (encore pas officiellement candidat) se demande « à qui les banques commerciales prêtent de l’argent ». « Le rôle des banquiers, ajoute-t-il, ce n’est pas d’entretenir une salle de marché, ni de gagner beaucoup d’argent très rapidement, mais de faire confiance à des entrepreneurs sur cinq ans, dix ans, quinze ans et d’être associé à l’avancée de l’entreprise ».

La ligne de défense des banques est quasiment toujours la même, et plusieurs de leurs arguments habituels se trouvent plutôt confirmés par les chiffres de la BCE. Ainsi, elles affirment ne pas avoir changé leurs critères d’octroi, mais, la crise ayant fragilisé les agents économiques (aussi bien les ménages que les entreprises), il y aurait mécaniquement moins de dossiers acceptés. Or, selon l’étude, six banques sur dix (pour les entreprises), sept sur dix (pour l’immobilier) et presque neuf sur dix (pour les crédits à la consommation) sont effectivement dans ce cas.

Les mauvaises perspectives économiques conduiraient d’autre part les clients des banques à moins solliciter de crédits, point partiellement confirmé par l’étude : 22 pour cent des banques évoquent une diminution de la demande des entreprises, un quart une baisse de celle des ménages pour les crédits à la consommation, une proportion qui monte à 43 pour cent pour les prêts immobiliers.

Dans son désir de dédouaner ses adhérents, la Fédération bancaire française cherche même à établir que, contrairement au ressenti des clients, la distribution du crédit n’a pas été affectée par la crise : selon elle, de 2009 à 2011, les encours de crédits en France auraient augmenté de 9 pour cent, contre à peine 3,12 pour le PIB, soit presque trois fois plus !

Cela dit, ces arguments ne sont pas très cohérents entre eux, car si effectivement les agents économiques demandent moins de crédits, ou satisfont moins facilement à des critères d’octroi restés inchangés, comment expliquer que les encours de crédit continuent d’augmenter, et aussi rapidement ? Prêterait-on davantage à moins d’entreprises et de ménages ? Un argument plus convaincant tient à la situation financière des établissements de la zone euro, fragilisés par la crise de la dette souveraine. Une proportion croissante de banques (deux fois plus que le trimestre précédent) mettent en avant leurs problèmes de liquidité et évoquent un niveau de fonds propres insuffisant au regard de la réglementation de Bâle II.

Pour les aider à surmonter ces difficultés, le président de la BCE, Mario Draghi, n’a pas hésité à ouvrir largement les vannes, avec, fin décembre une injection massive de liquidités : 489 milliards d’euros ont été prêtés à 523 banques de la zone euro au taux de un pour cent, et pour une durée de trois ans. La BCE doit accorder un nouveau prêt fin février, pour un montant encore plus élevé (le double de celui de décembre est évoqué).

Mais Mario Draghi a dû reconnaître avec amertume qu’il était « encore trop tôt pour savoir si cet argent finance vraiment l’économie réelle ». Cela n’en prend pas le chemin.

Bien que réalisée pour l’essentiel avant le prêt de décembre, l’enquête montre que le durcissement des conditions d’octroi est appelé à se poursuivre début 2012 : les concours aux grandes entreprises seraient concernés dans 35 pour cent des banques, ceux aux PME dans 24 pour cent. Environ une banque sur quatre l’envisage pour les prêts immobiliers, une sur huit pour les crédits à la consommation.

La principale préoccupation vient de la demande, pour laquelle les anticipations se dégradent. En effet 27 pour cent des banques interrogées prévoient que la demande de crédit des entreprises va diminuer dans les mois à venir, faute de perspectives économiques favorables. La demande des ménages devrait être en repli sur les trois premiers mois de l’année : un quart des banques s’y attend pour le crédit à la consommation, mais c’est surtout l’immobilier qui serait affecté : 47 pour cent anticipent une baisse, qui pourrait être assez forte en Espagne, en Italie, aux Pays-Bas et en Belgique.

Georges Canto
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