Le C2DH a concocté une exposition paresseuse sur Mai 68 à Neimënster

Hors contexte

d'Lëtzebuerger Land du 18.05.2018

C’est une exposition qu’on parcourt en vingt minutes et dont on ne sort pas plus malin qu’on était en y entrant. « On devine en filigrane les questions sociétales qui ont marqué cette époque », écrivaient les organisateurs dans un communiqué annonçant Échos luxembourgeois de Mai 68 dans le cloître de Neumünster. L’accent devait être mis sur « deviner » et « en filigrane ». Car rien n’est explicité, contextualisé ou déchiffré. Ce qui est d’autant plus embarrassant que l’expo est organisée par le « Luxembourg Centre for Contemporary and Digital History » (C2DH ; prononcer à l’anglaise : « Si-tou-di-aitch ») ; le tout nouveau et richement doté centre de recherche de l’Université du Luxembourg. Or, comparée aux expositions historiques préparées par les minuscules départements de recherche des musées – notamment l’excellente La guerre froide au Luxembourg en 2016 au Musée national d’Histoire et d’Art – celle du C2DH témoigne d’une affligeante paresse historiographique et muséologique.

On y aperçoit quelques photos, tracts et affiches issus des archives du Tageblatt ou de la Bibliothèque nationale de France ainsi que des collections privées de soixante-huitards comme Berthe Lutgen, Gil Stoos ou Alexandre Marius Dées de Sterio (décédé en 2006 dans le sinistre ferroviaire à Zoufftgen). Digital oblige, des tablettes numériques ont été accrochées aux murs. Or, lors de ma première visite, début mai, elles étaient toutes en panne, certains visiteurs les ayant détournées pour se prendre en selfie. Deux semaines plus tard, les appareils étaient reconfigurés : on peut y visionner des reportages issus de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina) français (qu’on peut aussi consulter chez soi sur Youtube). Un seul document audio luxembourgeois est exposé : un reportage radiophonique de RTL sur une manif étudiante fin Mai 1968 devant le Parlement : « De ganze Krautmaart voll Präbbelien », remarque le journaliste.

Pour le reste, rien de nouveau : les hyperconnues affiches de l’Atelier populaire de l’ex-École des Beaux-Arts, des tracts de la Ligue communiste révolutionnaire et du Mouvement de libération des femmes, des exemplaires ronéotypés de la Roud Wullmaus, les manifestes du collectif d’artistes luxembourgeois « Initiative 69 ». Rien n’est fait pour contextualiser ces documents. Seule une – très générique – chronologie (« Échos de 68 dans le monde ») sert d’introduction. La bibliographie sur Mai 68 au Luxembourg est totalement ignorée. Elle n’est pourtant pas foisonnante ; sa matrice étant le numéro de Mai 1988 du mensuel Forum et surtout la « Chronologie der Jugendradikalisierung 1968-1973 » signée Ronald Pierre.

L’exposition évoque la « collation des grades », sans se donner la peine d’expliquer en quoi celle-ci consistait. Le (jeune) visiteur devra donc deviner, en filigrane. Ou relire, dans le mensuel Forum (janvier 2012), l’article de Henri Wehenkel qui en explicite le rôle central dans la reproduction des élites intellectuelles au Grand-Duché : « La collation des grades créa un mandarinat qui s’appuyait sur le pouvoir conféré par les collègues et donna naissance à une science luxembourgeoise, une philosophie luxembourgeoise, une jurisprudence luxembourgeoise, une médecine luxembourgeoise qui perpétuaient les traditions locales et ignoraient ce qui se passait dans le reste du monde. Les étudiants désireux de réussir se renseignaient sur les attentes des jurys, sur ce qu’il fallait répondre et sur ce qu’il ne fallait pas dire. Leur parcours universitaire se déroulait dans des pérégrinations à travers les villes universitaires, où ils abordaient souvent pour un seul semestre sans pouvoir s’intégrer à la vie universitaire et nouer des relations profondes et durables. Ils se retrouvaient entre eux dans les associations luxembourgeoises, campements provisoires de ce nomadisme intellectuel. »

Le C2DH fait entièrement l’impasse sur les mobilisations des immigrés portugais, suite à la Révolution des Œillets du 25 avril 1974. C’est l’année où le Luxembourg connaît une série de manifestations spontanées de travailleurs portugais, encadrées par A Verdade (La Vérité), un groupuscule initié par des maos luxembourgeois.

L’expo promet de sonder « les échos » de Mai 68 au Luxembourg. Mais en réduisant le mouvement soixante-huitard à sa seule dimension étudiante et artistique, elle ne permet pas de mesurer le virage à gauche pris par le mouvement syndical, et des partis comme le LSAP et même le DP. Ainsi, le programme de novembre 1968 du Lëtzebuerger Arbechter-Verband (l’ancêtre de l’OGBL) allait au-delà des revendications syndicales classiques. De l’abolition du Srel à la nationalisation des logements à usage locatif, en passant par une limite d’âge (65 ans) pour les mandataires politiques ou l’introduction d’un impôt de succession en ligne directe, il exprimait une « gauchisation » du Grand-Duché au lendemain de Mai 68. Qui allait conduire, en 1974, à la première coalition sans CSV depuis l’introduction du suffrage universel en 1919.

Bernard Thomas
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