Leitartikel

Argent contre valeursNationaler Publikumsliebling

d'Lëtzebuerger Land vom 01.09.2017

Les Africains que l’Europe préfère, ce sont ceux qui restent chez eux, en Afrique. Lors d’un « mini-sommet sahélo-européen » instigué par le président français Emmanuel Macron lundi 28 août à Paris, les chefs des gouvernements allemand (Angela Merkel), italien (Paolo Gentiloni) et espagnol (Mariano Rajoy), lui et la représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères (Federica Mogherini) ont rencontré le président du Tchad Idriss Déby, celui du Niger, Mahamadou Issoufou, ainsi que le Premier ministre du gouvernement libyen d’union nationale, Fayez Al-Sarraj, pour tenter de les convaincre de retenir leurs ressortissants chez eux. La question migratoire serait un « défi commun » insista Emmanuel Macron, et que tous, surtout les pays d’origine et ceux de transit, notamment la Libye, devenue une des principales portes d’une traversée de la Méditerranée vers l’Italie, avaient une part de responsabilité à porter dans les nombreuses morts durant ces périlleux voyages.

Quelques chiffres, fournis par l’OIM (Organisation internationale pour les migrations) : depuis le début de l’année 2017 (jusqu’au 27 août), 127 320 migrants sont arrivés en Europe, dont 121 517 par la mer. 2 410 sont morts en mer. Les arrivées en Grèce ne représentent, avec quelque 16 000 personnes, plus qu’un dixième de la somme totale de l’année 2016, alors qu’en Espagne, le débarquement de réfugiés africains voyageant via le Maroc est en train de remonter, à 11 000 cette année (contre 13 000 sur toute l’année 2016). L’Italie reste le premier pays de destination, avec 100 000 arrivées cette année (ce qui ne constitue que presque la moitié de 2016) ; ce sont surtout des ressortissants de l’Afrique subsaharienne, qui restent bloqués sur une des îles italiennes, faute de solidarité en Europe. Parce que les leaders européens ont beau demander de la solidarité de la part des pays d’origine, ils n’en ont que peu entre eux. Et cela ne concerne pas uniquement la Hongrie ou la Slovaquie, qui refusent les accords européens sur l’accueil et la relocalisation de réfugiés. Mais ce manque de solidarité se lit dans toutes les statistiques : jusqu’à la fin du mois de juillet, seulement un quart (25 000 personnes) des réfugiés que les leaders européens s’étaient dit prêts à accueillir, en provenance de Grèce ou d’Italie, ont été relocalisés. Et pourtant, aussi bien en Italie qu’en France, les demandeurs de protection internationale se plaignent du mauvais traitement que leur accordent les gouvernements, les chassant de campement de fortune en foyer insalubre au fin fond de la province.

Le très pressé Emmanuel Macron, qui veut occuper en premier tous les sujets délicats et s’ériger en leader fort en Europe, avait même proposé que la France organise des sortes de hot spots en Afrique, faisant le tri entre le bon grain et l’ivraie, ceux des migrants qui pourraient passer en Europe et ceux qui devraient retourner chez eux. Comme si la décision de migrer se prenait de gaîté de cœur, comme si les jeunes Africains avaient un choix, chassés qu’ils sont par la misère, la guerre ou une catastrophe naturelle comme une sécheresse. Comme si le périple jusque-là était une partie de plaisir, un voyage en TGV première classe. Face aux réticences des dirigeants africains, le projet a été remisé, mais l’idéologie reste la même : les dirigeants européens réunis lundi à Paris se sont mis d’accord pour soutenir davantage (financièrement) les pays d’origine et de transit, et de renforcer en même temps la lutte contre le trafic humain et les passeurs.

Or, le ministre des Affaires étrangères luxembourgeois, Jean Asselborn (LSAP), joint par le Land sur la question, met en garde : « On ne peut pas sauver les gens en mer pour les ramener aux mains de criminels en Libye ». Il suffit de lire la récente série d’articles du Monde sur les violences faites aux migrants en Libye – extirpations, torture, arbitraire – pour se faire une idée de la cruauté du système qui s’y est mis en place pour profiter de la vulnérabilité des candidats à l’exil. Pour Asselborn, l’idée parisienne ne peut fonctionner que si des organisations internationales comme l’OIM et l’UNHCR gèrent ces centres de retour, si la distribution de l’argent de la coopération européenne est tributaire du respect des valeurs humanitaires européennes. Et si l’Europe ouvre enfin des voies légales aux candidats (africains) à l’immigration, avec une réelle perspective et des voies sûres.

 

josée hansen
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