Chroniques de l’urgence

Risques d’emballement bien réels

d'Lëtzebuerger Land du 10.01.2020

En matière climatique, la notion de point de bascule n’est désormais plus un fantasme d’alarmiste. Dans une étude publiée en novembre 2019 dans Nature, des chercheurs dont Johan Rockström, Stefan Rahmstorf et Joachim Schellnhuber du Potsdam Institut für Klimafolgenforschung (PIK) nous préviennent : le risque que de tels événements extrêmes précipitent le système climatique terrestre dans des spirales de destruction irréversibles est désormais beaucoup plus élevé qu’on ne l’imaginait il y a quelques années seulement. On pensait alors qu’ils étaient susceptibles de commencer si la température globale moyenne dépassait de cinq degrés Celsius le niveau préindustriel. Or, on sait désormais qu’ils peuvent intervenir entre un et deux degrés de plus – autant dire dès maintenant.

Même s’il reste beaucoup de connaissances à rassembler pour mieux comprendre les risques liés aux « tipping points », qu’on appelle aussi parfois « discontinuités », les preuves de leur intensification rassemblées à ce jour sont convaincantes, argumentent les chercheurs. Cela commence par la fonte des glaces, avec en particulier le risque qu’en Antarctique, au point de rencontre sous-marin entre le plateau continental, la glace et l’océan, on assiste déjà à un retrait qui pourrait être annonciateur d’un effet domino particulièrement dangereux puisque débouchant sur l’effondrement rapide de la couche de glace qui couvre la péninsule antarctique occidentale : un risque chiffré à lui seul à une montée des eaux de trois mètres. Des données récentes montrent que la partie orientale de l’Antarctique n’est pas à l’abri de ce phénomène, ce qui représenterait trois à quatre mètres de plus.

D’autres points de bascule ont été identifiés dans la biosphère – n’oublions pas que la vie, sur terre et dans les océans, est un élément crucial de stabilité du climat terrestre. La multiplication des sécheresses dans la forêt amazonienne, les incendies et la dégradation des forêts boréales, affaiblies par des insectes qui prospèrent grâce au réchauffement, le blanchissement massif des récifs coralliens sous l’effet d’eaux plus chaudes, le dégel du permafrost qui renferme des quantités considérables de CO2 et de méthane, tout cela menace de donner lieu à des émissions massives de gaz à effet de serre qui, s’ajoutant aux émissions humaines en constante augmentation, déclencheront ces effets d’emballement si redoutés.

Les incendies qui ravagent en ce moment l’Australie, en proie à une sécheresse et une canicule inédites, nous en apportent une terrible et cruelle illustration : les points de bascule ne sont plus un risque lointain, mais un phénomène aussi palpable que terrifiant. Faut-il s’en étonner ? Après tout, ce risque a été mentionné il y a vingt ans déjà par le Groupe d’experts de l’Onu sur le changement climatique (GIEC). En s’invitant à la table des négociations climatiques, il contraint les gestionnaires du status quo fossile à revoir leur copie et à comprimer les bien trop généreux budgets carbone sur lesquels ils comptaient pour atermoyer.

Jean Lasar
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